September 22, 2015

Sauver l’Europe

Pourquoi accuser d’emblée les autorités de mensonge ? Elles ne mentent pas, elles s’occupent de nous : elles créent un environnement confortable pour la population. Car la vérité nous dérange, nous en avons par-dessus la tête. Nous n’en avons pas besoin. Le peuple russe souhaite entrer dans la mythologie, et si possible héroïque. Or ces mythes, on nous les tisse l’un après l’autre, à la demande.

Un an et demi durant, on nous a gavés de mythes selon lesquels le fascisme, encore vivant, relevait la tête et comme quoi la plus grande guerre dans l’histoire de notre patrie avait recommencé. Un an et demi durant, nous avons combattu de plein gré et avec ferveur sur les vrais fronts de cette Grande Guerre patriotique imaginaire n° 2, contre nos anciens frères.

L’esprit national a connu un élan : notre cause était manifestement juste, nous étions voués à la victoire et cette certitude de victoire, combinée à la haine de nos ennemis – des massacreurs fascistes et leurs policiers collabos – nous a aidés à digérer la chute du rouble et l’augmentation du prix du panier de la ménagère.

Nos réjouissances étaient pleines de retenue lors du Jour de la Victoire : il était trop tôt pour se réjouir, la guerre n’était pas encore terminée. Nous avons applaudi avec admiration les missiles nucléaires exhibés sur la place Rouge, garants de notre souveraineté enragée. Nous avons accroché des rubans de Saint-Georges sur tous les endroits où l’on ne voyait d’ordinaire que les mots « allez vous faire foutre ». Nous avons apposé des autocollants « En route pour Berlin » sur les BMW et les Mercedes achetées aux Allemands. Nous étions prêts à recommencer l’opération si le commandant en chef nous l’ordonnait.

Cependant, la guerre sur le front ukrainien s’est avérée une longue guerre de position, et la ferveur a commencé à retomber. Alors nos faiseurs de mythes ont inventé une nouvelle fin à cette fantastique Grande Guerre patriotique n° 2 : nous sommes à nouveau destinés à sauver l’Europe.

Après tout, bien que nous ayons juré de remarcher sur Berlin, au fond de nous-mêmes, bien sûr, nous n’avions aucune intention de faire la guerre à l’Europe.

Parce que nous n’éprouvons aucune haine envers l’Europe. La télévision nous fournit à présent un autre sentiment à entretenir à son égard. Les autorités nous disent désormais de mépriser consciencieusement les Européens. Pour s’être enlisés dans leur démocratie balourde à force de complexité, pour avoir « perdu leur passion d’antan », pour s’être « efféminés », pour être devenus tarés, pour « laisser les pédés défiler dans les rues », pour « laisser entrer chez eux toutes ces feignasses couleur cacao ». Bref, des branques au drôle de baragouin, incapables de décider quelle police doit attraper ces barbares, et qui, non seulement ne peuvent pas arrêter qui que ce soit de leurs mains sans force déformées par la goutte, mais de toute façon ne le veulent pas, en réalité : « ils gueulent pour la forme, tout en se pliant en quatre pour faciliter la tâche de ces vandales ». On nous a dit de mépriser l’Europe qui, après avoir commencé comme une grande civilisation, a fini en maison de retraite et pétard mouillé.

Et dans ce monde merveilleux du mythe, la Russie et le peuple russe se voient assigner un rôle, bien sûr, héroïque et noble. La Russie ne doit pas détruire l’Europe, mais la sauver. Comme elle l’a déjà sauvée jadis. Car la Grande Guerre patriotique n° 1 s’est terminée comment, pour nous ? Par le sauvetage de l’Europe et sa libération. Nous ne sommes pas une nation de conquérants, nous sommes une nation de libérateurs, évidence énoncée dans n’importe quel manuel d’histoire soviétique, avec lequel a grandi toute la population adulte de la Russie d’aujourd’hui. Nous connaissons ce mythe, nous aimons ce mythe, nous avons attendu notre vie durant la suite de ce mythe, et voici qu’on nous la sert avec fierté.

N’est-ce pas dans ce but qu’on nous a terrifiés matin et soir avec « l’invasion de l’Europe par les criquets de l’immigration », n’est-ce pas dans ce but qu’on a remplacé les informations portant sur les champs de bataille russes par des reportages sur la gare de Budapest, afin que chacun d’entre nous – jusqu’au dernier clochard et au dernier créaclass – sente la position désespérée dans laquelle se trouvait l’Europe, du fait de sa mollesse, de son absence de coordination sur ses mille pattes, de ses clowneries hypocrites à propos des procédures démocratiques et des droits de l’homme ?

Et voilà que, montés sur le cheval blanc de Joukov, nous arrivons, nos couilles et nous.

Nous anéantissons l’État islamique, interdit en Russie, nous remportons la guerre civile en Syrie, nous arrêtons l’afflux de réfugiés venus violer l’Europe languissante. Pour pouvoir de nouveau lui faire un clin d’œil, protecteur et bon enfant à la Koukryniksy , tout en nous roulant une cigarette. « Eh ben alors, on s’est fait dessus ? Et comment donc ! C’est bon, on n’est pas du genre à se vexer. Levez-vous, les Boches, vous êtes dans tous vos états, on pourrait vous voir ! »

Et le téléspectateur, épuisé par les combats qui s’éternisent dans le Donbass, peut alors se réjouir : « Ah oui ! Poutine, ce fils de lionne ! » Une fois de plus, il a comme qui dirait fait pivoter l’Occident sur son axe mondial, mais il l’a en même temps sauvé avec élégance, pour ainsi dire. Et, au lieu de ces tripes enroulées aux branches des arbres du Donbass qui m’inspirent toujours plus de doutes, il me permettra à moi, téléspectateur, de voir la glorieuse procession de nos soldats victorieux parmi des pétales de roses, à travers Damas et Berlin reconnaissantes. Il me permettra de manifester ma grandeur d’âme, de sentir que, sans moi, les musulmans auraient renversé l’Europe, et ainsi devenir un héros. Quel chouette dénouement ! Merveilleusement chouette ! Et les Européens oublieront la Crimée par gratitude, et ils comprendront tout sur les Ukrainiens et nous : lequel est un allié fiable et lequel est un pique-assiette. » Quel beau mythe on a là ! Le pays tout entier l’engloutira avec appétit, et l’esprit national atteindra à nouveau des sommets, au point qu’il deviendra gênant de parler de difficultés économiques dans ce contexte.

Le mythe est beau, mais c’est un mythe. Et il ne fonctionne qu’à usage interne.

Parce que l’Europe n’a pas besoin d’être sauvée. Elle n’est ni faible ni tarée, elle n’est en voie ni de dégénérescence ni d’effondrement, elle n’est pas peuplée de transsexuels impies et de terroristes islamistes dormants. Sa tolérance et sa patience, sa douceur et sa lenteur ne viennent pas de l’impuissance ou d’une démence sénile, mais d’une mémoire vive et de toute la sagesse accumulée.

C’est à nos yeux, avec la mentalité de criminels inculquée à notre peuple par le camarade Staline, que « bonté » signifie « faiblesse », et qu’elle est donc honteuse, voire dangereuse. Et notre proverbe « Ils ont peur, donc ils nous respectent » n’a de sens, dans toute l’Europe, que pour nous seuls.

Oui, l’Europe tarde à réagir face à l’afflux de réfugiés, parce que ses intérêts vitaux sont entrés en conflit avec ses principes moraux fondamentaux, établis après la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. Parce que face à un tel défi, il ne peut y avoir – en particulier pour l’Autriche et l’Allemagne – de réponses et de solutions simples. Mais les réponses et les solutions seront forcément trouvées, vérifiées et adéquates.

Oui, les Européens sont tolérants à l’égard d’autrui – peut-être le sont-ils de manière ostentatoire –, parce que c’est ainsi qu’ils demandent pardon à tous ceux qui ont été affamés, poignardés et brûlés au cours des dizaines de siècles de l’histoire européenne. Parce que ce n’est que récemment – il y a tout juste soixante-dix ans – que l’Europe s’est réveillée d’un brouillard cannibale de longue date, s’est horrifiée en regardant son passé et juré qu’une telle chose ne devait plus jamais se reproduire.

Nous aussi, je m’en souviens, nous nous sommes juré quelque chose d’approchant, autrefois, par la voix de Yossif Kobzon. Seulement, on voit bien que ce n’était qu’un rêve, un délire, et que nous ne nous sommes toujours pas réveillés. Et aujourd’hui, la voix de Kobzon – la revoilà ! – nous appelle de nouveau à la guerre sainte. Pour sauver l’Europe, pour sauver le monde entier.

Seulement, le Sauveur que nous sommes, personne ne l’attend à part nous. Si nous tenons absolument à nous mentir à nous-mêmes, pas de problème, grand bien nous fasse, mais il ne faut pas penser que l’Europe est obligée de croire aussi aux contes populaires russes.

Et soyons honnêtes, pour ce qui est d’être des Sauveurs de la paix, nous repasserons.

Publié: 
September 22, 2015

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