June 28, 2023

Dans l’attente d’un miracle

Le 24 juin, comme tous mes amis et connaissances,

comme toutes les personnes qui essaient de comprendre un tant soit peu ce qui arrive à notre pays, j’étais rivé sur les chaînes Telegram pour suivre la marche au pas de charge, étonnante et impossible, des mercenaires de Wagner vers Moscou. Personne ne parvenait à expliquer et même à comprendre ce qui se passait : les experts étaient perdus, les « personnes ayant des relations » étaient perdues et, comme on l’a su peu de temps après, le président de la Fédération de Russie lui-même était très confus.

L’ambiance était variable : à Moscou, certains tremblaient à l’idée de combats de rue ; à Rostov-sur-le-Don, les habitants se prenaient en photo avec des militaires masqués qui avaient pris possession de la ville ; les réseaux sociaux étaient remplis de mèmes et de blagues sur ce qui se passait… Mais, dans l’ensemble, tous ceux qui suivaient la vie politique du pays étaient dans un état que l’on ne peut décrire autrement que comme de la frénésie.

Oui, tous comprenaient qu’Evguéni Prigojine était un bandit et un voyou, qu’il était la chair de la chair poutinienne et le sang du sang vicié et froid du régime poutinien. On savait qu’un tel homme au pouvoir pouvait être encore plus dangereux que l’actuel, vivant dans ses fantasmes, confus et indécis. Et pourtant, il était impossible d’étouffer un sentiment d’anticipation joyeux et jubilatoire… L’anticipation de quoi ?

Personne ne voulait de guerre civile, c’est une certitude, personne ne voulait d’effusion de sang, mais c’est précisément la rapidité et la quantité relativement faible de sang versé dans le sillage des convois de la milice Wagner lancés à l’assaut des routes russes vers Moscou qui ont soudain donné aux gens le sentiment de l’inattendue fragilité, voire du caractère illusoire du régime en apparence puissant, inébranlable, éternel de Poutine. Il s’est avéré qu’il suffisait de quelques milliers d’hommes armés et résolus, dotés d’une certaine expérience du combat, et d’un formidable appareil répressif fort de un million d’hommes, que le tsar paranoïaque avait mis en place au fil des décennies, et par lequel pas une seule âme ne serait prête à risquer sa vie.

Peut-être était-ce l’anticipation d’un miracle ? Car ce qui se passait ressemblait bel et bien à un véritable miracle, tant cela ne correspondait ni à nos représentations, ni à celles des Ukrainiens, ni à celles des Occidentaux, sur les matériaux qui constituent la Russie poutinienne, sur le tissu de la vie russe et sur les lois qui régissent notre société.

Rien d’étonnant à cela : la propagande russe déforme tellement la perception qu’ont les Russes, les Ukrainiens et les Européens de la réalité du pays que même les experts passant leur temps à déconstruire ses mythes sont encore influencés par elle. La Russie de Poutine est un royaume de mensonges continus et totaux qui se sont trop profondément ancrés dans l’esprit non seulement des gens ordinaires, mais aussi de ceux qui relaient ces mensonges, de ceux qui rédigent des notices à leur intention, et même de ceux qui commandent la rédaction de ces notices… et, comme on peut le voir, de la personne dans l’intérêt de qui tout cela est fait.

Pour tous, ce qui s’est passé le 24 juin a été un choc. En fin de compte, la mutinerie de Prigojine peut bien s’être révélée une bouffonnerie, comme l’illustre une photo prise sur le marché de Rostov-sur-le-Don capturé par Wagner et celle, devenue un mème, du « char coincé dans les portes d’un cirque ». N’empêche que cette histoire permet de tirer de nombreuses conclusions sur l’état de la Russie et de ses habitants… et des conclusions très inattendues, tant pour les maîtres du Kremlin que pour le public occidental.

Primo, personne n’est prêt à mourir pour Poutine. Ni l’armée ni la Rosgvardia, dont le seul but et la seule raison d’être sont de protéger les autorités de tout attentat, ni la police ni le FSB. Sans parler des citoyens ordinaires, qui ne songeraient même pas à participer à des rassemblements spontanés de soutien à leur Président pour défendre le pays contre un coup d’État militaire.

Était-ce simplement que les soldats et la police avaient peur de ces voyous aguerris, dont la réputation est connue de tous en Russie, grâce aux louanges qu’on chante à leur sujet dans les médias et à leurs coups de com sur Internet ? Il semble que non.

La facilité avec laquelle il a pris Rostov-sur-le-Don, l’absence de résistance à son avancée de la part des militaires et – étonnamment ! – la joie des habitants de la ville, qui ont presque accueilli les miliciens de Wagner avec des fleurs et pris des selfies avec ces voyous, en sont la preuve à mon avis : Poutine et son régime ont en fait incroyablement épuisé les Russes. Si Prigojine avait été un peu plus déterminé, il aurait probablement aussi pu prendre Moscou ce jour-là.

Mais qu’en est-il des chiffres stupéfiants que les sociologues russes utilisent pour illustrer l’amour du peuple à l’égard de son Président, qui étaient d’environ 80 % avant la rébellion et qui, après, auraient atteint 90 % ?

Quels que soient les chiffres produits par les services sociologiques officiels russes, nous devrions toujours nous rappeler que nos autorités ont exercé un contrôle total sur la sociologie avant même d’avoir fait passer les médias sous leur coupe. Le soutien de la population russe à la guerre est exactement aussi exagéré par les sociologues que son soutien à Poutine. L’illusion d’une approbation quasi unanime par le peuple, aussi bien des autorités que de leurs initiatives les plus cannibales, est nécessaire pour que tous ceux qui doutent se sentent seuls et doutent en silence, ou mieux, se joignent à l’imaginaire consensus public.

C’est précisément pourquoi les sociologues ont reçu l’ordre exprès d’aboutir à un taux de soutien sans précédent de 90 % pour Poutine juste après le coup d’État : les Russes vivent dans un royaume de miroirs déformants, où règne le mensonge, où tout semble ressembler au présent mais inversé, où la conscience détermine l’existence. Après avoir eu la preuve que le soutien réel à Poutine était de 10 %, les autorités ont décidé de retourner une fois de plus la réalité et d’ordonner aux gens de croire en une image aussi semblable à la vérité que le reflet dans un miroir l’est à l’original.

Vivre dans un royaume où la parole de vérité est sévèrement punie exige des efforts quotidiens de la part de ses sujets : plus un tel régime s’éternise, plus le mensonge devient omniprésent et total, envahissant les domaines de l’abstraction, de l’idéologie et de ce qui est empiriquement invérifiable au quotidien. On ne peut pas parler des victimes de la guerre, de ses sentiments personnels devant une interminable effusion de sang, on ne peut pas parler honnêtement de ses amis et de ses ennemis, de choses aussi fondamentales que les notions de bien et de mal, de ce qui est permis et interdit. D’autant que d’autres sphères de la vie publique se politisent rapidement et se soumettent donc à la censure et à la propagande.

La santé, l’économie, les finances, les voyages, l’éducation des enfants, l’enseignement, tout est désormais soumis à l’attention inquisitrice de l’État, et sur toutes ces questions, les citoyens doivent se persuader de la justesse du mensonge étatique qui, dans des régimes comme le régime poutinien, change par ailleurs de vecteur d’un jour à l’autre, telle une girouette, au gré des vents de l’opportunité. Il est exténuant de mentir, et il est humiliant de devoir se convaincre chaque jour de la véracité des mensonges de l’État.

Prigojine, qui a commencé sa carrière de blogueur politique il y a seulement quelques mois, est devenu une véritable star du YouTube russe et de Telegram, principalement parce qu’il s’est construit comme un diseur de vérité et un type en lutte contre le système ankylosé de Poutine, en l’attaquant sur son point le plus faible : l’armée russe qui s’est révélée totalement inefficace.

Et bien qu’il ait principalement exigé que la corruption soit éradiquée de l’armée (ce qui est fort, venant d’un homme ayant gagné des milliards parce qu’il s’est vu adjuger des marchés grandioses pour fournir de la nourriture aux forces armées russes sans la moindre concurrence !), et que soient démis les dirigeants militaires incompétents qui gaspillaient la vie des soldats en Ukraine (c’est fort, venant d’un homme qui a tué sans raison vingt mille de ses propres mercenaires dans le hachoir à viande Bakhmout !), ses messages vocaux et ses apparitions sur YouTube ont recueilli des millions d’écoutes et de vues.

Prigojine s’est forgé une réputation de super-faucon prêt à la guerre totale, qui reprochait constamment aux dirigeants militaires poutiniens leurs demi-mesures. On pourrait supposer que le peuple l’a élevé au rang de bouclier parce qu’il était encore plus belliqueux que le Président… mais il me semble que ce n’est pas cela.

Le mythe selon lequel la guerre en Russie bénéficie d’un large soutien populaire a la même origine que le mythe de l’amour total et farouche des Russes pour leur Président. En fait, malgré les efforts titanesques de la propagande russe qui, depuis un an et demi, tente de construire un consensus public pour justifier et soutenir l’action militaire, la grande majorité des partisans de la guerre ne la soutiennent qu’en paroles, et l’armée a toujours d’énormes difficultés à recruter des volontaires. C’est pour cette raison qu’à l’automne dernier, le Kremlin a dû mobiliser de force des centaines de milliers d’hommes (la mobilisation n’est pas terminée à ce jour).

Le fait que Prigojine apprendrait soi-disant aux autorités à mieux se battre n’est qu’une des raisons légalement acceptables pour les ultrapatriotes de prêter une oreille attentive à ses messages. La véritable raison, c’est la détermination et l’impunité avec lesquelles Prigojine a « tiré sur les états-majors », critiquant sans pitié l’establishment politique russe, Poutine en tête, déprédateur, impuissant et totalement indifférent à la vie de ses loyaux sujets.

Au départ, Prigojine a joué à un ancien jeu russe appelé : « le tsar est bon, les boyards sont mauvais » : sa colère ostensible était dirigée contre le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et le chef d’état-major des forces armées de la Fédération de Russie, Alexeï Guerassimov, prétendument responsables des échecs sur le front et d’un harcèlement délibéré de la milice Wagner, dans le but d’affaiblir et de détruire l’armée privée de Prigojine.

Et cette critique a reçu une réponse si sincère et si enthousiaste de la part de son troupeau que Prigojine a décidé d’aller plus loin en s’en prenant allégoriquement à Poutine lui-même. Les avis divergent quant à ce qu’il s’efforçait d’obtenir – peut-être une audience personnelle avec le monarque ou des garanties pour lui-même et ses mercenaires –, mais apparemment ses désirs n’ont pas été satisfaits, et Prigojine a pris goût à ces attaques directes contre Poutine.

Ainsi, lorsque, le jour de la rébellion, Poutine a exigé dans son allocution télévisée que Prigojine se rende, celui-ci a aussitôt répondu que le Président « se tromp[ait] lourdement » et que personne n’avait la moindre intention de se rendre. Il faut savoir que, dans l’argot criminel dont le « cuisinier » truffe souvent ses communications – n’oublions pas qu’il a purgé une longue peine de prison –, l’expression « se tromper lourdement » a beaucoup plus de poids que dans le langage courant : en prison, de telles erreurs se paient parfois de sa vie.

Et il s’est avéré que c’était exactement le genre d’audace que les gens attendaient de lui. Oui, c’est un bandit, oui, c’est un criminel, oui, c’est un barbare qui exécute des déserteurs et des traîtres à coups de massue et qui envoie ensuite des massues en souvenir aux hommes politiques russes et européens. Mais – pour la première fois depuis longtemps ! – on a affaire à un homme qui n’a pas peur, semblet-il, de défier le tsar, en lui parlant dans sa langue, la langue de la force, et de façon si convaincante que le tsar, qui aurait dû, sans ciller, convoquer le rebelle dans son palais et lui ordonner de se rendre sans conditions préalables, s’enfuit de la capitale, quémande de l’aide à ses vassaux et accepte finalement un compromis honteux avec le rebelle qui s’en tire à bon compte.

Le peuple, même s’il avait un peu peur, attendait de Prigojine qu’il aille jusqu’au bout. Ainsi, lorsqu’il a annoncé sur son canal Telegram qu’il avait décidé de « ne pas verser de sang » et d’interrompre sa marche sur la capitale russe, toute l’admiration qu’il avait suscitée s’est immédiatement transformée en déception. Sous le message de Prigojine présentant l’arrêt volontaire de la rébellion, ses followers ont placé près de quatre cent mille émojis « clown », ridiculisant Prigojine pour sa lâcheté, ses effets de manche et l’abandon de ses plans révolutionnaires.

Et la rapidité avec laquelle le souverain a évacué la capitale, qui n’était même pas encore assiégée, a également été une grande révélation, une découverte importante que nous avons tous faite à la suite des événements. Vladimir Zelensky est resté à Kiev, alors que les unités avancées de l’armée russe se battaient déjà dans ses environs, et que la Blitzkrieg russe semblait en passe de réussir. Vladimir Poutine a disparu des radars, pour aller se réfugier à Valdaï apparemment, alors même que l’avant-garde des colonnes de Wagner n’était pas à quatre cents kilomètres de Moscou. Cela montre surtout le crédit que Poutine lui-même accorde à la solidité des rouages de son pouvoir et à la loyauté de sa garde prétorienne : l’indicateur de cette confiance oscille autour de zéro. Et cela aussi, nous allons devoir l’assimiler.

Il n’a pas été le seul à être confus, tout son entourage l’a été aussi : du « fidèle fantassin du Président » et chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, jusqu’aux hordes des propagandistes ; le ministre de la Défense, le commandant de Rosgvardia et le directeur du FSB ont tout simplement disparu sans commenter la situation. À leur place, des généraux de campagne ont tenté de raisonner le rebelle. Tout le système du pouvoir s’est soudain retrouvé paralysé. D’après la rumeur, les personnages-clés ne répondaient tout simplement plus au téléphone : en définitive, personne ne croyait dans la réalité des autorités russes.

Et les tentatives désespérées de montrer cette machine au peuple après la mutinerie – les voici, les ministres, et même Choïgou qui, malgré les demandes de Prigojine, n’a pas été démis de ses fonctions, et les voici, tous les hauts siloviki en uniforme qui montrent leur trogne renfrognée à la caméra et agitent le poing après la bagarre, et le voici, Poutine en personne, renfrogné lui aussi, et les voici, les gardes factices, en formation sur la place du Kremlin, et les drapeaux, et voici l’or des armoiries, nous avons un véritable État, oui, oui, tout fonctionne comme sur des roulettes ! –, elles se brisent sur l’incapacité de punir le rebelle, sur les tentatives de fléchir et d’apaiser les mutins après l’échec du soulèvement.

Sur les réseaux sociaux et, comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas d’autre éléments de sociologie à vous proposer, ceux qui sont contre la guerre comme ceux qui sont pour se moquent de Poutine. Et même les propagandistes qui, en cas de disparition de Poutine, ne tarderont pas à le suivre, ont du mal, il leur est impossible de présenter cette épopée ridicule de façon un tant soit peu digne pour leur employeur.

N’empêche, la possibilité d’un miracle s’est envolée avant que les gens n’aient seulement eu le temps de bâiller. Poutine a fait son discours, les siloviki ont proféré leurs menaces depuis le petit écran, les informations se sont focalisées sur l’Ukraine, les ouvriers communaux ont rebouché les fossés creusés sur les autoroutes fédérales afin d’arrêter l’avancée des convois de Prigojine, ils se sont dépêchés d’enterrer les « pilotes russes » abattus par les miliciens de Wagner… et voilà. On est passé à autre chose. On a oublié. L’immense Russie est retombée dans sa somnolence. Tout ça n’avait peut-être été qu’un rêve au bout du compte.

Mais qu’est-ce qui lui arrive, à la Russie ? Comment ne serait-ce que décrire son état s’il ne peut être expliqué ?

Je pense que la Russie attend des changements.

Lesquels ? Eh bien, n’importe lesquels.

Pourquoi le peuple ne se décide-t-il pas à balayer luimême cette pourriture ? Parce qu’il est effrayé et déshabitué à se mêler de la politique, comme l’a été l’armée, maintes fois purgée par les répressions au cours des cent dernières années. Non, comme on dit, de tout temps les petits ont pâti des sottises des grands. Ce serait bien qu’il y ait des changements, mais faites-les vous-mêmes d’une manière ou d’une autre.

Et puis, hélas, il faut bien l’admettre, ce n’était pas seulement de vérité que les gens avaient soif. Prigojine avait de la force, contrairement, disons, à Navalny, qui a dit la vérité et qui est revenu volontairement sur le Golgotha. En Russie, on honore peut-être secrètement les martyrs, mais on ne se sacrifiera pas pour eux.

Il s’avère donc que les Russes n’ont d’espoir que dans une force qui balaiera l’autre. Le constat peut s’expliquer par le fait que notre culture politique est encore médiévale.

Et l’on peut aussi l’expliquer par le fait que, malgré tout, le Russe de la rue est réaliste.

Publié: 
June 28, 2023

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