May 10, 2022

Dévictorisation

Lorsqu’on a proposé à Poutine d’éventrer le mannequin bourré de paille de la Grande Victoire, d’y faire entrer un conseiller en communication de la cour, de le coudre à l’intérieur et de lui ordonner de défiler, de danser et de s’incliner devant le tsar, il n’a pas réfléchi longtemps.

On a cassé la vitrine du musée, sorti l’objet, secoué la poussière, vidé la sciure qui le rembourrait et fourré un escroc quelconque dans cette peau. Au début, on s’est extasié en gloussant de l’intelligence de la chose : le peuple aimait cette résurrection (il aime les résurrections en général), Victoire faisait un salut militaire plein de ferveur au nouveau commandant en chef, comme si elle ne remarquait aucune différence entre celui-ci et ses prédécesseurs. La divinité revenue à la vie pouvait être promenée en laisse, effrayant l’ennemi et poussant les croyants à la dévotion.

Le procédé était très commode, et l’intelligentsia, qui ne cessait de se plaindre, comme quoi une telle utilisation des reliques constituait une profanation du sanctuaire, a été ignorée. Et ceux qui déploraient la profanation des sanctuaires étaient eux-mêmes accusés de les profaner.

À part l’intelligentsia, personne n’a contesté le fait que vingt millions de personnes étaient mortes non pour leur patrie, mais pour Staline. Hormis l’intelligentsia, tout le monde semblait se satisfaire du fait que le « cela ne doit plus se reproduire » se soit transformé en « si nécessaire, nous recommencerons ». Et la transformation de la journée du souvenir et de la paix en un carnaval militariste semblait ne déranger que les petits intellectuels à la solde de l’Occident.

On peut comprendre le peuple. Les gens enfilent des vareuses militaires et des bonnets de pilote pour les brochettes du mois de mai, histoire de se sentir liés à leurs ancêtres, histoire de sentir le caractère non aléatoire de leur existence pauvre et vaine, la signification et le sens des privations rencontrées au quotidien. Les gens se déguisent en soldats du front parce qu’ils veulent avoir l’impression d’être les successeurs de ceux qui avaient la mission claire et grandiose de protéger leur famille et de libérer leur patrie d’un ennemi impitoyable.

Et l’on peut comprendre les autorités. Chaque jour, elles revêtent la tunique de Joukovski pour cacher leur insignifiance, leur manque d’idées, leur malhonnêteté, leur faillite morale totale. Les généraux déguisés se font aussi passer pour les héritiers des soldats du front, alors qu’ils sont en fait les héritiers du NKVD, les continuateurs de ceux qui ont mis en place les troupes barrières et les convois ayant conduit les soldats libérés de la captivité allemande dans les camps soviétiques. Autrement dit, leur « si nécessaire, nous recommencerons » n’annonce pas une répétition des exploits militaires, mais de ceux des troupes barrières.

Les autorités ont tiré tout ce qu’il y avait à tirer de Victoire ; lorsqu’un skomorokh était épuisé, on le secouait pour le faire sortir de la peau de son mannequin et on y cousait le suivant, pendant que les autres faisaient cercle autour et esquissaient des idées sur ce que la divinité éviscérée pourrait faire d’autre. On obtenait une sorte de divinité bien dressée, capable d’exécuter des tours de toutes sortes. On l’a chargée de la magie des élections, on l’a chargée d’expliquer la Crimée, on l’a chargée d’incendier la lointaine Syrie, de dévorer l’opposition à la maison, et la Victoire empaillée s’est acquittée de tout. Jusqu’à ce qu’on lui ordonne de concocter une réplique de la Grande Guerre patriotique.

La tâche n’était pas facile. Nous devions jouer le rôle des nôtres, mais nous comporter comme des fascistes : commencer la guerre par des bombardements nocturnes sur Kiev, conformément aux paroles de la chanson , et faire croire aux gens que c’étaient eux qui nous avaient attaqués ; s’emparer des terres d’autrui, mais prouver que nous libérions les nôtres. Et, enfin, pousser des Russes, même s’ils possédaient un passeport ukrainien, dans des fosses communes, à la manière des SS, pour que tout le monde, de ce côté-ci de la télévision, croie que les nazis étaient ceux qu’ils étaient venus libérer. Bref, compliqué, je le reconnais. Même le mannequin, sur qui plus rien d’origine ne subsistait à part sa peau mangée aux mites, en avait les poils dressés.

Mais broutille que tout ceci, ils lui ont aplani le poil, ont épinglé de fausses décorations sur son plastron, renfoncé sa casquette de pilote, et ils l’ont envoyé guider le peuple. Au début, les gens ont douté : on croyait que la guerre patriotique, elle était chez eux, et pas chez nous ? Mais ils ont doublé, voire triplé les passages du mannequin sur les ondes, et ceux qui ne voulaient pas être hypnotisés par son regard vitreux se voyaient promettre une peine de prison s’ils l’ouvraient. Bon an mal an, cela a fonctionné.

De notre côté de la télévision, cela a fonctionné. Mais de l’autre côté, ça a été le début de l’imprévu. De l’autre côté, la guerre s’est révélée patriotique pour de vrai. Leur ennemi hypothétique et amusant est devenu l’ennemi le plus réel, le plus impitoyable et, surtout, d’une cruauté insensée. Et les skomorokhi avaient beau danser, le monde entier, bizarrement, ne croyait pas que le mannequin était vivant. Il est devenu patent que le tsar ne pourrait pas gagner cette guerre. Que la défaite surviendrait, tôt ou tard, plus ou moins catastrophique, mais que la Victoire se transformerait immanquablement en Défaite. Malheureusement, il était trop tard pour reprendre ses billes.

Je cherche à me rassurer et je me dis : peut-être que cette défaite sera une libération pour notre peuple. Parce que la peau du mannequin craque déjà aux coutures et qu’elle éclatera bientôt. Et c’est seulement lorsqu’elle éclatera que les gens se rendront compte qu’ils ont été trompés. Qu’à l’intérieur du mannequin se cachaient des escrocs et des charlatans. Qu’il ne s’agissait pas du miracle de la résurrection, mais de l’abus perpétré par des vandales sur le corps du saint.

Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer aux gens. Sur papier ou sur YouTube, elles semblent absurdes, et il est globalement impossible de comprendre ce qu’on te marmonne : comment ça, ce ne sont pas les nazis ? comment ça, ce n’est pas la bonne guerre ? comment ça, nous ne sommes pas les bienvenus là-bas ? comment ça, les fascistes sont chez nous ? Laisse tomber ! Tu ne peux pas comprendre certaines choses si tu ne les vis pas.

Il est peut-être bon que nos autorités exploitent maintenant la mémoire des soldats tombés sur les fronts de la Grande Guerre patriotique de la manière la plus vile, la plus cannibale et la plus insipide possible, à l’image de leurs propres insipidité et cannibalisme. Il est peut-être bon qu’au milieu de ce nécro-chapiteau, elles se fassent dessus en plein milieu de l’arène mondiale. C’est alors seulement que sa malheureuse peau éclatera. C’est alors seulement que les gens comprendront enfin quelque chose. C’est alors seulement que se produira la dévictorisation de la Russie et que nous cesserons de danser avec des squelettes, ayant laissé les esprits de nos ancêtres reposer en paix.

Mais c’est affreusement dommage pour les dizaines de milliers de personnes tuées pour rien. Dommage pour les villes florissantes rayées de la surface de la terre. Et dommage que, pendant longtemps encore, l’expression « soldat russe » soit associée non pas à la défense de la patrie, mais à des femmes violées, des enfants assassinés, des rubans blancs avec lesquels on lie dans le dos les mains des gens jetés dans les fosses des excavateurs, et aux biens volés que la pauvre armée envoie dans la pauvre patrie à ses pauvres parents.

En vain le tsarisme a décidé de briser les vitrines des musées. Il était facile et bénéfique de faire danser le mannequin et de se prosterner à ses pieds… on ne faisait rien d’autre pour captiver ou ne serait-ce que divertir le peuple, et il n’était en quelque sorte pas de leur ressort de le nourrir. La foi du peuple en la Victoire a au moins cimenté d’une certaine manière les marécages éternels sur lesquels reposait le palais criard, mangé par la pourriture du régime poutinien. Lorsque le pouvoir lui-même détruira et corrodera complètement la foi en la Victoire, ce palais, monument du provincialisme, de l’orgueil, de l’étroitesse d’esprit et de la mégalomanie de ses habitants, qui n’ont en aucun cas mérité de diriger une grande puissance, frémira, tremblera et se noiera dans la fange de l’immobilisme russe.

Publié: 
May 10, 2022

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