January 24, 2021

Non humain

Dans sa lutte contre Alexeï Navalny, l’État poutinien s’efforce d’apparaître comme une entité inexorable et indestructible, sourde et impitoyable, dénuée d’âme et d’humanité.

Les verdicts et jugements concernant le sort de Navalny sont lus sur un tempo rapide, à partir d’un texte écrit, par des interprètes interchangeables qui ne s’autorisent aucune émotion. Les intonations sont même incorrectes, comme celles d’un assistant vocal téléphonique.

Les fonctionnaires – depuis le superviseur poutinien en charge de la presse jusqu’au poutinien qui surveille les députés – parlent maintenant de Navalny à grand renfort de termes tout droit sortis de la propagande soviétique, empilant les clichés poussiéreux de la guerre froide. Une certaine espionite, certains agents de la CIA, les machinations d’un certain Occident : un organe officieux archaïque ridicule, le langage de l’émission Vremia en noir et blanc avec Igor Kirillov. Les lois qu’ils adoptent aujourd’hui visent à écraser, à étrangler le vivant : interdiction est faite aux gens de débattre, d’objecter, de parler plus qu’ils ne devraient. Ces lois sont produites à une vitesse inhumaine, comme générées par une intelligence artificielle, en partant d’un problème concret : comment conserver le pouvoir à tout prix.

Poutine lui-même, avec un visage de statue de cire – immobile, gonflé par une substance inconnue – dont il ne reste que les sourcils du Poutine d’il y a vingt ans, mais qui conserve encore une certaine mobilité, tente également par tous les moyens possibles de souligner qu’il n’est pas un être humain. Il ne reconnaît pas ses femmes, il ne reconnaît pas ses enfants , il ne déclare pas ses biens, il vieillit même d’une manière qui n’est pas humaine, ne s’autorise dans le cadre télévisuel ni colère, ni peur, ni doute, seulement des ricanements, des moqueries. S’il a su autrefois faire preuve de sincérité, il a oublié depuis longtemps

Ceux qui ne sont pas satisfaits des peines et des lois mécaniquement appliquées, sont accueillis dans les rues par les représentants de l’État poutinien : les OMON et la Rosgvardia. Énormes casques sphériques dotés de visières-miroirs, à travers lesquelles on ne voit pas les visages, derrière lesquelles on ne voit pas les humains, les nouveaux uniformes et équipements des OMON sont parfaits : ils devraient soulager ceux qui se trouvent à l’intérieur de la coquille de la peur d’être reconnus, et de la responsabilité des violences qu’ils commettent. Avec ces casques, ils ne sont pas censés apparaître comme des humains, mais comme des robots inflexibles et invincibles, dépourvus de sentiments – peur, conscience – et donc invulnérables face à la foule. Les camions menaçants et grillagés dans lesquels ils circulent dépassent d’une tête toutes les voitures civiles, à l’instar des OMON eux-mêmes, qui dépassent les civils de leur tête géante. La brutalité avec laquelle des hommes sans visage abattent leurs matraques sur la foule dans les vidéos des témoins suggère qu’ils ont été longtemps et soigneusement amputés de toute compassion envers les êtres vivants constituant cette foule.

Navalny et sa femme paraissent étonnamment vulnérables et fragiles au milieu de toute cette machinerie bien huilée, ils ont l’air de personnes ordinaires et vivantes. Garde impériale, les cinquante mille OMON sans visage sont disposés comme les écailles noires et brillantes d’une peau de dragon impénétrable.

Dans un duel entre un humain vivant et un dragon au sang froid, tout le monde n’arrive pas à encourager le dragon. Mais le dragon exige qu’on soit de son côté. Un consentement silencieux ne lui suffit plus, il a besoin à présent d’une approbation unanime. Il exige une loyauté inconditionnelle, il exige de l’amour. Il ne cesse de faire monter les enchères pour ses sujets. Si vous lui êtes fidèles, vous devez approuver la guerre menée contre un pays frère. Si vous lui êtes fidèles, vous devez croire que le passé n’est pas passé et que l’avenir n’est pas arrivé, que nous vivons entre la Grande Guerre patriotique et la guerre froide, selon les lois du temps de guerre. Si vous lui êtes fidèles, vous devez considérer tous les mécontents comme des ennemis du peuple, tous les milliardaires comme des voleurs ainsi que les robots noirs sans visage armés de matraques comme des amis du peuple. Si vous lui êtes fidèles, vous devez lui reconnaître le droit de tuer secrètement, à coups de poison, tous ceux qui lui déplaisent.

L’État poutinien se déshumanise, et il veut déshumaniser en même temps tous les sujets de Poutine. Il prévoit d’impliquer les citoyens ordinaires dans ce jeu du « je te tiens par la barbichette » qui lie les principaux dirigeants politiques du pays. On exigera d’eux qu’ils hululent lorsque le dragon taillera en pièces – publiquement dans l’arène ou secrètement dans une casemate – l’homme qui l’a défié. Ils doivent devenir non seulement spectateurs, mais également complices, car si les sujets acceptent d’endosser une part de la culpabilité, une part du sang de la victime, alors, pour sauver leur santé mentale, ils n’auront d’autre solution que d’adorer le dragon et de haïr tous ses futurs ennemis. La technique a fait ses preuves de par le monde.

Cet homme s’appelle Alexeï Navalny, mais son nom n’a pas vraiment d’importance. Celui que nous soutenons, ce n’est pas tant l’homme enfermé à Matrosskaïa Tichina , mais l’humain qui sommeille en chacun de nous. C’est pour lui que nous devons nous battre.

Publié: 
January 24, 2021

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