March 10, 2020

N’en parlons pas

« La Fédération de Russie, unie par une histoire millénaire, préservant la mémoire de nos ancêtres qui nous ont transmis leurs idéaux et la foi en Dieu, ainsi qu’un lien de continuité dans le développement de l’État russe, reconnaît l’unité de l’État formé au fil de l’Histoire. »

En insérant ces mots dans la Constitution de la Fédération de Russie, le groupe de personnes qui exercent actuellement les fonctions dirigeantes dans notre pays tente de sacraliser toutes ces dispositions : quiconque ose enfreindre la Loi fondamentale aura affaire au Service de défense de l’ordre constitutionnel du FSB.

La sainteté est déjà en soi une défense fiable contre la pensée critique, comme l’a souligné Freud dans sa critique de la religion. Car enfin, si quelqu’un ne respecte pas le sacré, s’il ose en douter, il osera alors douter aussi de la « réserve du Souverain ». Voilà le calcul. N’en parlons plus, c’est tout.

Mais tant que le nouveau préambule n’a pas été aspergé d’eau bénite, que les discussions à son sujet ne sont pas considérées comme un attentat à l’ordre constitutionnel de la Fédération de Russie, il est possible de démonter ses engrenages, de voir en quoi consiste le mécanisme que nous devrons à l’avenir considérer comme sacré et miraculeux.

L’histoire millénaire qui unit la Fédération de Russie, c’est l’histoire de la prise de Kazan, de la conquête de la Sibérie, de l’assujettissement du Caucase : des guerres pour étendre le territoire et des guerres pour le conserver. C’est l’histoire de l’utilisation des ressources des territoires conquis (fourrure, pétrole, diamants) en échange de la construction d’infrastructures de transport et d’administration. C’est l’histoire de l’implantation de la langue et de la culture russes, et de la disparition progressive (malgré une rhétorique multiculturaliste) des coutumes et dialectes locaux. C’est l’histoire de l’intégration volontaire et forcée des élites nationales par l’éducation de leurs héritiers dans le corps des cadets de Saint-Pétersbourg. Et, bien sûr, l’histoire de la répression de tout soulèvement national, depuis la révolte basmatchi jusqu’à celle des Frères de la forêt, de la manière la plus brutale qui soit.

De quels ancêtres le service de défense de l’ordre constitutionnel va-t-il désormais préserver la mémoire ? Des Russes ou des Tatars, des Tchétchènes ou des Iakoutes ? Des Avars ? Des Ukrainiens de souche ? Quels idéaux nous ontils transmis ? Et la foi en quel Dieu ?

Probablement dans le dieu mainstream parmi notre establishment, en un Jésus engraissé par l’Église orthodoxe russe et bourré de sédatifs par ses soins, vu qu’il n’est guère enclin à poser des questions inutiles. Notre Église a plus d’une fois été amenée à prêter serment, en commençant par le schisme, puis en passant par l’établissement du Synode, son écrasement par les bolcheviks et sa refonte finale avec l’aide du NKVD et du camarade Staline, qui lui a permis de fonctionner avec succès jusqu’à aujourd’hui, grâce à cette refonte par le NKVD . Et les autres dieux, en échangeant un coup d’œil avec leurs superviseurs à la Loubianka, ne contestent pas non plus aujourd’hui la formulation du préambule, même si leur mémoire de cette histoire millénaire ne doit pas s’être érodée aussi rapidement.

Et de quelle continuité parlons-nous, quand la famille impériale a été fusillée et la noblesse éradiquée, après une guerre civile et des millions de personnes mortes dans les camps, des dizaines de milliers de prêtres sanctionnés et des soulèvements brutalement réprimés parmi les nationalités des confins ? L’auteur de ce préambule semble avoir perdu la tête, et pourtant non.

L’histoire millénaire de la Russie, ce n’est pas l’histoire d’une Fédération, mais celle d’un empire colonial qui a changé d’enseigne, d’étendards et de dieux, mais qui n’a jamais renoncé à son essence et ne l’a jamais admise, même à ses propres yeux, et a encore moins abordé le sujet avec l’un ou l’autre des peuples colonisés. Conquêtes territoriales et refus de s’en séparer, nature des relations entre la m étropole et les colonies, qu’elles s’appellent républiques, régions ou entités nationales, telle est la seule continuité dont il s’agit.

Mais admettre que ton pays, qui a activement lutté contre le colonialisme occidental est lui-même une puissance coloniale, c’est impossible, voire imprononçable. À la différence de l’Occident, qui a réussi à entamer une nouvelle étape, post-coloniale, de son développement historique, la Russie ne peut assumer ni son passé ni son présent… et met son avenir en péril pour cette raison même. Vociférations, poings serrés, jurons involontaires, tous ces symptômes observés chez nos dirigeants à chaque tentative de parler honnêtement du passé sont les symptômes évidents de souvenirs écrasés, refoulés dans le subconscient pour la simple raison qu’il est socialement inacceptable de rester une puissance coloniale dans un monde post-colonial.

Au lieu de s’allonger sur le divan d’un psychanalyste, de s’avouer ses sombres pulsions, de disséquer ses traumatismes d’enfance, d’admettre les crimes commis dans un état de conscience brouillée, la Russie se livre à un déni hystérique, se contente de rationnaliser ses actions, de se trouver des excuses. Mais comme tout cela ne marche guère, elle recourt à l’outil majeur : elle sanctifie ses névroses en les inscrivant dans le préambule de la Constitution poutinienne. Puisqu’elles sont désormais sacrées, on ne peut plus y toucher, malgré leur absurdité, malgré le fait que toute l’anamnèse y soit succinctement énoncée, et il n’y a pas besoin d’être Freud pour tout comprendre d’un seul coup.

Le seul problème, c’est que la sanctification des névroses ne résout pas le problème. Les névroses resteront, les mécanismes de défense ne la sauveront pas, les incantations et les paroles magiques, les rituels et toutes sortes de cérémonies accomplies par des dieux loyaux et par des bureaucrates criminels organisés en phalanges ne la sauveront pas non plus : tous abandonneront la partie devant le processus historique. Pire, un psychanalyste vous le dira : les névroses non soignées peuvent conduire à des troubles obsessionnels compulsifs. Le patient risque de se faire du mal ou d’en faire à autrui. Nous en voyons déjà les symptômes dans les journaux télévisés. Les perspectives ne sont pas roses non plus, renseignez-vous. À moins que vous n’ayez eu une vieille voisine dans un appartement communautaire qui ait perdu la boule comme ça, ou un pépé retraité des services spéciaux. C’est pour cela qu’ils veulent faire figurer ces mots dans leur Constitution d’adieu poutinienne, parce qu’ils sentent que sous Poutine, et précisément à cause de son refus et du leur de prendre conscience d’eux-mêmes, l’Empire millénaire entre dans une ère de convulsions et de déclin.

Publié: 
March 10, 2020

Plus d’articles

June 28, 2023
No items found.
June 28, 2023
Dans l’attente d’un miracle
April 6, 2023
No items found.
April 6, 2023
Lettre au tribunal de Basmanny
October 2, 2022
No items found.
October 2, 2022
Pour quoi nous battons-nous ?