Bien sûr, nous sommes tous allés aux manifestations pour défendre la liberté. Mais nous avions tous aussi dans cette démarche des raisons personnelles. Permettez-moi de vous confesser les miennes.
La toute première, le 5 décembre de l’année dernière – aux Tchistye Proudy –, je n’y suis pas allé. Parce qu’il pleuvait à verse et parce que je pensais que personne n’irait.
Je me suis rendu le lendemain au meeting non autorisé de la place Triumphalnaïa, auquel a assisté, à vue de nez, un demi-millier de personnes. Et plusieurs milliers d’autres ont cheminé sur le Sadovoïé Koltso. J’y suis allé parce qu’il m’a semblé que l’Histoire s’écrivait là et aussi parce que j’avais honte de ma lâcheté de la veille : n’importe qui peut écrire des posts enragés sur Facebook, mais il faut s’armer de courage pour aller défendre dans la rue les convictions que l’on professe. Tel est du moins le sentiment que j’ai éprouvé à ce moment-là. Je me suis rendu, muni de mon passeport, sur la place Triumphalnaïa, sérieusement prêt à passer quinze jours en détention provisoire.
Je ne les ai pas eus, mes quinze jours. Ni alors ni plus tard.
Pour me mettre à l’épreuve, je suis allé par principe sur la place Bolotnaïa, à la vue de tout le déploiement policier dans Moscou, de nouveau muni de mon passeport et dans un état d’esprit dramatique, voire fataliste, persuadé que nous serions tout au plus cinq mille personnes et que ça serait un sacré truc. Il y a eu soixante-dix mille manifestants et c’est la première fois que j’ai eu la sensation de voir arriver le moment où tout pourrait changer. Un instant plein de passion. Soixante-dix mille personnes venues soudain s’agripper aux pieds d’argile du colosse… qui a eu peur d’écraser les fourmis.
Il a eu lieu, ce moment magique, vraiment : quand nous avons eu l’impression qu’une révolution de velours était à l’œuvre chez nous, comme en août 1991, qu’il nous suffisait de mettre un tout petit peu de pression pour que ça roule, ça vole, ça se dissipe, ça se disperse, ça passe comme un brouillard. Que fallait-il faire pour obtenir ce résultat ? Encercler le Kremlin ? Bloquer le Sadovoïé Koltso ? Appeler à la grève générale ? Je ne sais pas. Et, à l’évidence, nul ne le savait. Et personne n’a rien fait de tout ça.
Ensuite, je suis allé sur l’avenue Sakharov. Ça ressemblait déjà plus à des retrouvailles entre camarades d’école : c’était précisément avec eux que j’avais toujours manifesté. Je trouvais cela plus judicieux, de faire ça avec ceux que tu connais depuis l’enfance, devant qui tu n’as pas besoin de jouer un rôle. C’est exactement comme ça qu’il faut se rendre aux manifs, pensais-je. En masse. Non pas en guest star, mais comme un participant lambda.
C’est à peu près pour la même raison que je ne suis pas monté à la tribune, que je n’ai pas non plus demandé à le faire, parce qu’il me semblait que, pour une personnalité plus ou moins publique, la frontière est fine entre prise de position civique et autopromotion. Comme d’ailleurs aussi, plus globalement, dans le domaine politique. Je pensais : Si, grâce à des contacts, je demande à monter à la tribune et me retrouve sous l’objectif des caméras, cela voudra dire que mes faits et gestes ne sont pas guidés par ma conscience mais par un désir de gloire. Cette gloire, une personnalité publique ne parvient jamais à l’oublier complètement, mais rien n’empêche de lutter contre soi-même.
Puis j’ai encore participé à l’Anneau blanc . Eh quoi, l’événement était joyeux, bien sûr, mais on avait déjà l’impression que la lutte avait dégénéré en bouffonnerie, en event making. Les épopées, dignes des meilleurs soap operas, en lien avec la coordination des meetings – comment quémander auprès des autorités la permission d’organiser une révolution – ont aussi refroidi les esprits.
Mais bon, je suis aussi allé sur le Novy Arbat. Puis à la Promenade des écrivains – pour les gens qui y participaient – et une fois encore, pendant l’été, comme ça, par inertie, sans plus aucun espoir. Et ensuite, j’ai cessé. Le 15, je n’irai pas .
Aujourd’hui, de nombreux membres de l’opposition font leur mea culpa, regrettent de ne pas avoir été à la hauteur des enjeux. D’avoir communiqué entre eux au lieu d’échanger avec le peuple. Il ne fallait pas passer son temps à concevoir des affiches inventives pour proclamer que Poutine était un voleur, mais envoyer des délégués chez les grands-mères pour aborder avec elles les problématiques de logement public. Je ne pense pas, moi, que cela aurait aidé la cause.
Pour réussir, les révolutions de velours n’ont pas besoin que des dizaines de millions de personnes descendent dans la rue à travers tout un pays. Il suffit de cinq cent mille manifestants dans la capitale.
Les actions militantes de l’année passée n’étaient qu’une révolte de personnes rassasiées. Les gens dans la rue venaient de cette classe moyenne au ventre plein qui, comme la pyramide de Maslow permettait de le prévoir, a eu soudain envie qu’on lui témoigne du respect. Elle s’est sentie humiliée par les élections aussi ignobles que farcesques à la Douma, alors elle est descendue dans la rue pour répliquer. Après quoi, elle a continué à sortir chaque fois que le pouvoir l’irritait d’une manière ou d’une autre. Et moi de même, parce que je pensais : Non, mais là, c’est un test pour voir si on va avaler la mesure ou pas. J’appelais mes amis et hop, on y allait.
Alors, pourquoi je me suis dégonflé ?
Pas parce que j’ai peur des OMON ou de leurs petites lois draconiennes stupides. Mais parce que ça n’a pas de sens : la passion s’est étiolée, le moment est passé, et la lutte à cette étape de l’histoire est fichue. Hélas.
Et parce que – reconnaissons-le – notre vie actuelle est supportable. Nous bavassons sur Facebook, on ne nous baisse pas nos salaires, nous continuons à voyager en Europe. Nous pensions qu’il y aurait une dictature et les autorités ont inscrit Lurkmore sur la liste des sites interdits. Nous attendions Pinochet, mais Pinochet faisait jeter des gens à la mer depuis des hélicoptères, pour ne laisser aucune trace, tandis que Poutine vole avec des grues sibériennes .
Il n’y a pas de lutte, parce que, de nouveau, nous n’avons personne contre qui nous battre. Il n’y a pas de régime, pas de système : il n’y a qu’un marécage et toute la verticale du pouvoir… une horizontale, en réalité, ou un cercle où chacun tient l’autre par la barbichette à tous les niveaux, entre les procureurs, les juges, les fonctionnaires du fisc, l’administration présidentielle, et ainsi de suite. Ce n’est pas un colosse, mais de l’argile liquide, un pâton couvert de moisissures. Et il est avantageux pour eux d’avoir la consistance d’une pâte, car c’est plus difficile à vaincre.
Et puis, admettons-le, il n’y avait pas de personnalité charismatique parmi les leaders de l’opposition, la révolution des neiges n’a pas engendré de héros. On s’y est trop bousculés, on s’y est montrés trop timides, trop prompts à s’excuser. Elle a été le fait de gens trop bien éduqués, voilà tout, et en même temps non dénués d’une certaine tendance au narcissisme. Et Navalny alors ? Il est adorable, bien sûr, mais c’est cette même qualité qui le gâte. En somme, j’ai écouté leurs discours et, dans l’ensemble, « c’est pas faux », mais mon cœur, bizarrement, n’a pas battu à l’unisson. La direction à prendre est globalement claire, seulement il n’y a pas de personnalité à suivre. Peut-être que c’est cela, aussi, le problème.
En faisant des élections un théâtre de marionnettes, la coopérative Ozero a posé une cocotte-minute bien fermée sur la gazinière. On a autorisé les manifestations afin de soulever un peu le couvercle et, globalement, ça a fonctionné. Et maintenant, on se retrouve avec le Conseil de coordination de l’opposition, infiltré, me semble-t-il, par des émissaires de la Direction de la politique intérieure de l’administration présidentielle, formant une parfaite bouilloire à sifflet. La vapeur sort, cela fait du bruit et ça évite les débordements. Un organe a été créé qui, en apparence, ne reconnaît pas les autorités, mais qui, de facto, doit exister dans son système de coordonnées. Autrement dit, ce nouvel organe est enveloppé par le système qui est déjà en train de le digérer.
Si nous nous étions désespérément démenés, en décembre dernier, nous aurions pu, grâce à la magie, à l’enthousiasme, au charme du moment, à l’adrénaline révolutionnaire, à l’effet de surprise… changer quelque chose. Mais non. Nous n’avons pas su le faire.
Et moi, en tant que citoyen ordinaire qui a participé à ces meetings, je peux le dire : je n’irai pas au prochain. Et je n’irai plus à aucun, tant que je ne sentirai pas que la situation est en train de mûrir. Aujourd’hui, les choses se referment à nouveau. Désormais, si je redescends dans la rue, ce ne sera pas pour montrer une affiche inventive ou le « V » de la victoire aux caméras, mais parce qu’il y aura une véritable chance de changer la destinée du pays.
Et inutile de nous inquiéter du fait que nous ne soyons plus en mesure de réunir cent mille personnes sur la place Bolotnaïa. Mais les autorités n’ont pas davantage de quoi s’en réjouir, car ces manifestants ne se sont pas évanouis dans la nature et ils ne se sont pas mis à aimer les autorités. Simplement, leur ardeur pour les events s’est épuisée, ils n’ont pas eu la patience d’attendre jusqu’à la révolution. Ils ont enfoui leurs doigts d’honneur dans leurs poches et ils attendent de voir quelle sera la suite. Et quand ils sortiront leurs poings de ces mêmes poches, la prochaine fois, qui sait s’ils ne tiendront pas un pavé.