La Russie qui n’est, bien entendu, absolument pas une fédération, mais un État en phase de transition du féodalisme vers l’absolutisme, se maintient grâce à : a) la loyauté féodale des élites ; b) une télévision réglant toute la population sur une seule et même onde culturelle et politique, un espace linguistique unifié ; c) le Service fédéral de sécurité (FSB).
Mais l’essentiel, c’est la sensation persistante d’une éternité de la Russie dans ses frontières actuelles. « Bon, d’accord, l’Union soviétique s’est plus que dépouillée des minorités nationales, mais ce n’est pas la Russie. Pas la vraie Russie, en tout cas. Parce que la vraie Russie, la voilà, c’est celle où nous vivons. Il ne lui arrivera jamais rien. » Les cartes n’ont pas changé depuis vingt-trois ans, une génération a déjà grandi avec ces cartes. Les gens ne croient pas à la possibilité d’un effondrement, d’une désintégration, ils ne veulent même pas y penser : dans leur tête se trouve la principale force centripète qui cheville notre patrie en un tout uni. Merci, bien sûr, de nous avoir interdit de nous appeler mutuellement au séparatisme. Mais, pour nous, ne serait-ce qu’y penser était tabou.
Cependant, le tabou est une chose délicate.
Le tabou est sacré aussi longtemps que les gens y croient et le respectent. Il suffit que quelqu’un enfreigne le tabou une fois pour que son pouvoir disparaisse. Ce qui semblait interdit et complètement impossible devient banal. Ainsi en va-t-il, par exemple, de la profanation des temples, de la justification du racisme ou de la recevabilité de la violence. L’homme s’habitue rapidement à tout, l’homme devient instantanément féroce, et toute guerre en est la preuve.
Quand, en plein hiver, la police a employé des canons à eau contre les manifestants sur Maïdan, on a parlé de brutalité. Puis des snipers anonymes se sont mis à tirer sur la foule et c’est cela qu’on a qualifié de brutalité. Et, aujourd’hui, l’artillerie ukrainienne bombarde les quartiers résidentiels des villes ukrainiennes et cela n’impressionne même plus grand monde. La télévision a cautérisé nos terminaisons nerveuses. Au début, c’était pénible à regarder, mais, maintenant, plus du tout.
Pourtant, tout cela ne se déroule pas au Burkina Faso. De Donetsk à Moscou, il n’y a en tout et pour tout que mille kilomètres, comme jusqu’à Kirov, mettons. Et les gens y vivent exactement comme nous… Enfin, plus exactement, jusqu’à la guerre, ils vivaient exactement comme nous.
Jusqu’à la guerre civile que leur ont déclarée des engagés volontaires munis de passeports russes et dotés d’une formation militaire, armés de matériel russe aux marques d’identification maquillées.
On devait le faire, mille excuses. Ne le prenez pas personnellement : c’est nous, vous n’y êtes strictement pour rien. Tout ça, c’est pour soutenir notre consommation intérieure. On vous avait sous la main, voilà. Il nous fallait tout simplement donner une leçon à notre peuple.
Car ce spectacle interminable et sanglant, les « miliciens » et les forces ukrainiennes de l’ATO le donnent pour la télévision russe. Et le sens de ce spectacle est simple : voilà ce qui arrive à un pays où la révolte populaire financée par un Occident hostile à deux visages renverse des autorités légalement élues. C’est, en quelque sorte, la réponse à la question : « Si ce n’est pas Poutine, alors qui ? »
« Regardez, dit la télévision aux Russes, voilà ce qui vous attend si, à Dieu ne plaise, le Président est renversé un jour. Du sang, beaucoup de sang, des bébés décapités, des vierges souillées, le feu, la peste, la famine. »
Chaque famille russe a un parent ukrainien, et chaque famille ukrainienne en a un russe. S’il y a bien un peuple véritablement frère pour les Russes, sans les grimaces condescendantes du politiquement correct soviétique, ce sont les Ukrainiens. Et les Ukrainiens ont toujours appelé leur parentèle en Russie le week-end, n’ont cessé de se comparer aux Russes, et les Russes aux Ukrainiens. Et maintenant encore, ils se téléphonent, pour se disputer. Vous vivez plus librement, mais plus pauvrement. Et nous au moins, nous avons le ventre plein, et qu’elle aille au diable, cette liberté. Vous avez des fascistes au pouvoir. Non, c’est vous qui avez des fascistes au pouvoir.
La comparaison est permanente. Et il est hors de question qu’elle ne soit pas en notre faveur. Car nos autorités l’excluent. D’où une réaction aussi maladive à la première Révolution orange : dans notre pays, je vous le rappelle, toute la société civile a été mise au carcan après son déclenchement. D’où les jérémiades après la victoire d’Euromaïdan.
Tout cela parce que l’Ukraine est le modèle de la Russie. Aux yeux de tous : de l’homme de la rue, de l’Occident, des autorités.
Et pourtant, c’est chez nous qu’il y a à peine deux ans, cent mille personnes sont descendues sur la place Bolotnaïa, sur l’avenue Sakharov. Pour exiger des élections impartiales, la démission du gouvernement… Que n’ont-elles pas exigé ! Mais Poutine a joué alors à l’inébranlable, il a affiché sa poker face la plus convaincante et dévissé la soupape de la cocotte-minute où bouillonnait la colère populaire… Celle-ci s’est échappée en un sifflement. Et Poutine a si bien interprété l’inébranlabilité que cent mille personne s’y sont laissé prendre. Tout le pays a cru que la Russie poutinienne était éternelle. C’était passé à deux doigts.
Mais alors, après un tel dénouement chez nous, comment un peuple frère peut-il mettre à la porte un Président du même tonneau ? Parce que bon, chez nous aussi, allez savoir ce qui pourrait passer par la tête des gens ! Il convient par conséquent de montrer à tous de quelle manière s’achèvent les Révolutions orange. Et donc, on nous le montre : sur la première chaîne, la deuxième, la troisième, et toutes celles qui existent. Vous êtes-vous demandé pourquoi on nous gave à ce point avec l’Ukraine ? Mais parce que tout cela a été concocté à notre intention. Et la LNR, et la DNR, et les Borodaï , et les Motorola , et les Grad, et les SaourMogyla , et autres innombrables tombes, par milliers. Pour que nous voyions, pour que nous n’oubliions pas, pour que nous ayons peur. Voilà ce que nous aurions, si Poutine n’était pas là : Satan. Car chez nous, on ne crucifie pas des nouveau-nés en place publique.
Bizarrement, l’effondrement de la Russie est devenu un thème récurrent, ces dernières années, sans qu’aucun signe avant-coureur ne l’ait annoncé. On s’est mis soudain à le redouter, mais pourquoi donc ? Le Tatarstan a été apprivoisé, la Tchétchénie domptée, on a fait appel à la conscience de la Yakoutie, et les autres n’ont même pas moufté. Autrement dit, pourquoi introduire tout à coup de terribles sanctions pénales pour séparatisme ? Pour que personne n’ose douter du bien-fondé de l’adjonction de la Crimée à notre territoire ? Ou bien y aurait-il dans les rapports analytiques du FSB quelque chose qu’on nous tairait ?
Je sais une chose : en diffusant tout au long de l’année un show télévisé basé sur la chute de l’État ukrainien, la guerre civile, le démembrement d’un pays qui semblait à ses habitants et à nous-mêmes aussi uni et indivisible que le nôtre, on ne nous menace pas d’un effondrement, on nous montre avec quelle facilité terrifiante il peut se produire. En laissant entrer des soldats inconnus sans le moindre signe distinctif en Crimée, puis dans le Donbass, on nous montre que de semblables bataillons peuvent aussi entrer chez nous. En changeant les règles de vie et de mort pour les Ukrainiens, on les change aussi pour les habitants de la Fédération de Russie. En souhaitant protéger la Russie, on pétrit les cerveaux en pâte à modeler de la population, afin de lui apprendre que n’importe quel tabou peut être enfreint. Aujourd’hui, le pire scénario concernant l’avenir de la Russie ne paraît plus relever de la science-fiction, car les occupants du Kremlin et leurs sbires d’Ostankino l’ont mis en scène à peu de frais en Ukraine.
Reprenez vos esprits. Vous ne comprenez donc pas ?
En détruisant l’Ukraine, vous détruisez la Russie.