Pourquoi le Kremlin nous a-t-il ordonné de qualifier cette guerre d’opération spéciale ?
Parce que personne ne voulait de la guerre en Russie. Parce que tous avaient peur de la guerre. Parce que la guerre, ce sont des hommes en vie qui quittent leur foyer et des cercueils en zinc qui rentrent à la maison. Parce que la guerre, ce sont des ruines fumantes à la place de villes florissantes. Parce que la guerre, c’est la peur éternelle. C’est la pauvreté. C’est la faim. C’est la folie collective.
Cette guerre n’a pas été voulue par les gens ordinaires qui la paieront de leur vie. De leurs familles brisées, anéanties.
Cette guerre n’a pas été voulue par les entreprises, qui la paieront par leur ruine. Elle n’a pas été voulue par nos soi-disant élites, qui en feront les frais en étant coupées du monde et se priveront de leurs râteliers habituels.
Personne ne la voulait, parmi le peuple, car avec le début de la guerre, la vie humaine s’arrêtait pour lui, tandis que débutait une vie rythmée par le droit de la guerre.
Poutine a personnellement déclaré la guerre à l’Ukraine. Il a passé une heure sur toutes les chaînes de télévision pour expliquer à son peuple pourquoi la guerre était nécessaire : uniquement parce que l’Ukraine n’est pas un État abouti qui, par principe, ne mérite pas d’exister. Ce n’était rien d’autre qu’une aversion personnelle. Il n’y avait pas d’autres raisons pour motiver la guerre, tout le reste n’était que prétexte.
Poutine voulait la gloire individuelle que cette guerre était censée lui apporter. Il comptait sur une Blitzkrieg : le jour du début de la guerre, les émissions télévisées propagandistes promettaient, dans un grand éclat de rire, la prise de Kiev à l’heure du déjeuner. Mais il n’est pas prêt à en assumer seul la responsabilité.
Aussi, avant le début de l’invasion, avait-il réuni le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie – tous ceux qui auraient pu dire : « Je ne savais pas », et les a mis au pied du mur. Plus encore, il les a obligés à dire à haute voix : « Je suis pour. » Il a cloué le bec à tous ceux qui pourraient essayer de négocier tout seuls une paix avec le monde. « Ce n’est pas moi, a dit Poutine à ce monde. C’est nous, nous tous qui “dirigeons vraiment la Russie”. » L’Occident n’a plus là personne avec qui négocier.
De la sorte, si la guerre contre l’Ukraine était un jour jugée à La Haye, c’est un groupe entier de personnes qui serait concerné. Et, de la sorte, chaque membre de ce groupe garderait cette perspective à l’esprit.
Pourtant, pareille responsabilité les effrayait : il suffit de regarder la vidéo de la réunion du Conseil de sécurité pour s’en rendre compte. Il semble qu’ils n’aient même pas été informés à l’avance des plans visant à déclencher une guerre. Et afin de les soulager de leur peur, il a été décidé de répartir la responsabilité sur l’ensemble du régime.
Les députés de la Douma d’État et les membres du Conseil de la Fédération n’avaient pas non plus été informés de cette guerre. Ils ont eux aussi été convoqués et mis devant le fait accompli. Et, devant le consensus théâtral du Conseil de sécurité, les députés et sénateurs ont également été poussés à prêter serment. Impossible de voter contre ou de s’abstenir. L’impuissance apprise au fil des ans et l’entraînement militaire ont porté leurs fruits. D’autant qu’ils acceptaient seulement l’envoi de l’armée russe sur le territoire des républiques pirates : DNR et LNR.
Sauf que nos chars ne sont pas allés à Donetsk, mais à Kharkov, Kiev et Kherson. Et c’est vraiment une guerre qui se déclenchait, une guerre sur laquelle la population ne s’était pas prononcée. Que la population redoutait et dont elle ne voulait pas. Au bout d’une semaine, il est apparu clairement qu’au lieu d’une Blitzkrieg contre de mythiques bataillons nazis, le pays se lançait dans une grande guerre contre l’ensemble de l’armée ukrainienne et contre le peuple ukrainien. Les forces armées de la Fédération de Russie, ornées de leurs étranges symboles, marquées curieusement du « Z » latin, se sont embourbées. Le nombre de nos victimes s’est compté par centaines. Notre artillerie a commencé à tirer à l’aveugle, détruisant les quartiers résidentiels des villes ukrainiennes. Il est devenu évident que l’on pouvait parler de crimes de guerre.
Et il a alors été décidé de transformer les crimes du régime en crimes de la nation tout entière. De salir tout le monde. Pour que nous ne puissions pas dire que nous n’étions pas au courant de cette guerre et que nous ne la voulions pas, on a décidé de nous rendre complices.
L’hystérie cannibale qui se déploie dans tous les médias propagandistes vise précisément à graver la lettre « Z » sur le front de chaque habitant de la Fédération. Elle est nécessaire pour soulager Poutine et son régime de la responsabilité d’une guerre fratricide, de la destruction de la paix en Europe, de ce recul dans un passé cauchemardesque, pour leur permettre de se cacher derrière les gens ordinaires. Pour convaincre l’Occident qu’il affronte non pas un groupe de forcenés, mais le peuple russe tout entier. Pour prouver au peuple que c’est lui qui mène une guerre de survie.
Pour tremper leur population dans la guerre, les autorités mettent en scène le soutien populaire. Elles organisent des rallyes automobiles administratifs sous le drapeau « Z » dans quatre-vingts régions russes. Elles font dessiner la lettre « Z » dans la neige à des enfants en phase terminale dans un hospice de Kazan et filment tous ces gens modèles réduits d’en haut. Elles inventent dans l’urgence, a posteriori, de nouvelles explications au bain de sang : l’Ukraine avait des armes chimiques, des armes bactériologiques, l’Ukraine voulait fabriquer une bombe atomique, elle voulait attaquer la première. À n’importe quel prix, par n’importe quel mensonge, il faut prouver au peuple que ce massacre a un sens, qu’il lui est nécessaire à lui, le peuple, et pas seulement au Kremlin.
Mais nous devons nous rappeler qu’en soutenant « Z », nous soutenons le bombardement et le pilonnage de villes ukrainiennes pacifiques. Nous soutenons la destruction de centaines d’écoles. L’expulsion de deux millions de personnes de leurs maisons. Nous soutenons la rupture de liens fraternels – et dans les familles, et entre nos pays en général – pour toujours. Nous soutenons l’isolement assourdissant de la Russie du monde civilisé, son affaiblissement inévitable et sa transformation en une colonie exploitée pour ses matières premières par la Chine et ses technologies de camp de concentration numérique. Ceux qui croient aujourd’hui à la propagande ne doivent pas oublier que les Russes sont déjà considérés comme des agresseurs dans le monde entier. Encore un peu, et nous serons considérés comme des criminels de guerre. Et cela fera partie de notre histoire… pour toujours.
Cette guerre n’est pas la nôtre, et nous devons nous en souvenir. Nous devons en parler.