Et n’existera pas, tant que vous ne m’aurez pas prouvé le contraire. Telle est mon opinion et, jusqu’à la journée d’hier, je pouvais la professer. Je pouvais polémiquer avec ceux qui considèrent que Dieu a créé les cieux, la terre et toutes les créatures qui la peuplent en l’espace de six jours. Mais à partir d’aujourd’hui, dans la Fédération de Russie, je suis tenu de garder cette opinion pour moi. Parce que, en affirmant que Dieu n’existe pas, je risque d’offenser ceux qui croient en lui. Et cela constitue désormais chez nous une infraction relevant du pénal.
La Douma d’État a adopté une loi selon laquelle les actions publiques portant atteinte aux sentiments des croyants sont passibles non seulement d’amendes, mais aussi de travaux d’intérêt général. Certains des législateurs auraient aimé aller jusqu’à punir le blasphème de prison et je ne vois rien de surréaliste dans le fait qu’une peine de prison vienne bientôt sanctionner la phrase « Dieu n’existe pas ».
Je vais avoir du mal. Malgré mon âge, j’ai été forgé dans le moule soviétique : je considère toute fixation sur la nationalité et la religion comme une aliénation mentale nuisible. Et pour un pays aussi bigarré que la Russie, elle est fatale.
Je n’ai plus le droit d’avoir mon opinion, parce que les opinions sont dénuées de valeur quand la Vérité est connue.
Or, dans notre pays, la Vérité est connue des députés de la Douma d’État. Qui sont-ils donc, ces paladins de la foi ?
D’anciens dirigeants des komsomols, qui se sont ensuite lancés dans des affaires plus ou moins douteuses. Des professionnels ayant sauté à tout bout de champ d’un parti à l’autre, d’une idéologie à l’autre, sans seulement changer de préservatif. Des fonctionnaires ayant fait carrière dans notre pays, célèbre dans le monde entier pour être l’endroit où la fonction publique n’est pas un travail, mais un service désintéressé. Des sportifs aux articulations usées et des artistes désertés par l’inspiration, mais dont le charisme fané peut encore servir à acheter les âmes mortes de l’électorat. Et vous et moi, âmes moribondes, en faisant un effort de mémoire, nous nous rappellerons comment nous les avons élus, il y a un an et demi.
Aucun doute à avoir : tous nos députés sont des gens profondément croyants et animés d’une piété sincère . Ils ne volent pas, ne commettent pas l’adultère, ne font pas preuve de convoitise. Ils se signent, même quand il n’y a pas de caméras de télévision dans les parages. Ils sont tolérants vis-à-vis des opinions d’autrui et pardonnent, conformément aux enseignements divins. Et ils ne demanderaient pas mieux que de prendre eux-mêmes sur-le-champ la tonsure si seulement il se trouvait quelqu’un à qui laisser le soin de la Patrie avec un « P » majuscule.
Et comme eux-mêmes sont irréprochables et sans défauts, bourrés de principes et d’une spiritualité très élevée, qui serait mieux placé qu’eux pour déterminer ce qui porte atteinte aux sentiments des croyants et pour décider quelle faute mérite d’être sanctionnée et de quelle manière châtier les blasphémateurs ?
Que nous disent-ils donc ? Que si l’État ne punit pas les mécréants, la société prendra fait et cause pour la religion. Les Cosaques ont déjà débarqué à Vinzavod , disent-ils, mus par une juste colère, et ils ne demandent pas mieux que de patrouiller dans les rues de Moscou. Et qu’arrivera-t-il à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, offensent Dieu sur le territoire de la République de Tchétchénie ? L’État russe n’ose même pas s’en enquérir. C’est pourquoi, à l’instar des Pussy Riot, tous ceux qui portent atteinte aux sentiments des croyants doivent être envoyés en colonie pénitentiaire, sans quoi les vengeurs du peuple les lapideront sur la place Rouge.
Parce que les Cosaques constituent une force politique indépendante et indomptable, surtout à Moscou. Et parce que la dernière chose à faire avec des extrémistes religieux musulmans, c’est leur demander de respecter le Code pénal et non la charia.
Car les élus du peuple ne précisent pas comment il est possible de porter atteinte aux sentiments des croyants. Si l’équilibre intérieur de la victime a été perturbé, si elle a été humiliée publiquement, c’est terminé, le gant est jeté. Que notre tribunal, le plus indépendant au monde, décide de ce qui est offense et de ce qui ne l’est pas, avant que des barbus, le torse nu bardé de bandes de munitions, ne le fassent à sa place.
Alors voilà, je dis : Dieu n’existe pas. Cela offensera à coup sûr un croyant quelque part. Mais donc, que dois-je faire ? Me taire ? Si je me tais, la biologie sera bientôt remplacée dans les écoles par la loi divine.
À la grande joie des téléspectateurs, Vladimir Pozner a traité la Douma de « demeurée » , feignant d’ignorer que cette Douma ne faisait que reprendre en chœur un livret écrit par l’administration présidentielle. On peut bien sûr traiter de demeuré quelqu’un qui vient de subir une lobotomie, mais ce n’est ni joli ni honnête.
Place Staraïa, où siègent des gens apparemment dotés de lobes frontaux, on est cependant à l’évidence convaincus d’agir pour le bien de la Patrie. Car en travaillant au sein de l’administration présidentielle, on ne peut pas croire en Dieu : chaque jour on y entend tellement de choses qu’on ne tarde pas à avoir la certitude que s’il a peut-être existé autrefois, il s’est en allé, à présent.
Des gens dépourvus de spiritualité qui en appellent à la spiritualité à qui mieux mieux, des voleurs qui déploient la bannière de la lutte contre la corruption, de grossiers personnages qui interdisent les jurons, des athées qui rejoignent l’Inquisition, n’est-ce pas la fin des temps ?
Peut-être pensent-ils que plus ils multiplient les interdictions, plus nous serons faciles à diriger ensuite ? Sans doute s’imaginent-ils aider Vladimir le Beau Soleil à monter sur le trône. Et il se peut même qu’ils croient vraiment empêcher le pays de s’effondrer.
Seulement, de quel pays parle-t-on ? D’un État fondamentaliste médiéval ? D’une Arabie saoudite orthodoxe ? Ils oublieront que tout cela, au départ, n’était que pour de faux, ils se prendront au jeu. Et ils vivront heureux, avec leur barbe jusqu’au nombril, leur vieil alphabet d’avant la Révolution et privés d’électricité.
Ce sera une belle principauté, petite et confortable. Mais pas la mienne, pas celle où je me sens chez moi. Si j’en ai le temps, je m’en irai ailleurs. Là où on ne vous coupe pas la tête pour avoir dit : « Dieu n’existe pas. ».