April 13, 2017

Un ministère des Affaires étrangères

Je regarde l’intervention de notre troisième représentant – par ordre d’importance – à l’ONU, un homme dont le nom de famille est Safronkov, et j’éprouve une honte cuisante. Bien que siégeant au Conseil de sécurité de l’ONU, lieu du pouvoir de la diplomatie mondiale, cet homme dont le nom de famille est Safronkov se conduit comme un flic de quartier s’adressant à des Tadjiks arrêtés sans papiers.

« Regarde-moi ! Ne détourne pas les yeux, pourquoi regardes-tu ailleurs ?… Ne t’avise plus d’insulter la Russie ! » éructe cet homme, suffoquant de colère, au diplomate britannique qui demeure sec et tout en retenue, en réponse à sa constatation que la Russie bloque pour la septième fois les résolutions hostiles à Assad du Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agit, bien sûr, d’une grossièreté vulgaire et d’une violation des règles complexes et très protocolaires de la diplomatie. Traduite en anglais, la sortie de ce Safronkov y perd beaucoup, et le représentant permanent de la GrandeBretagne pouvait ne pas s’en offenser. Mais, à nous, ça n’échappe pas : Safronkov voulait humilier le diplomate britannique, voire lui flanquer la gueule dans la boue, lui pisser sur la tête.

La chaîne Pervy Kanal montre fièrement dans ses journaux l’altercation de Safronkov le costaud contre son homologue britannique ramollo. Pour Pervy Kanal, l’homme a bien agi. Il a montré au téléspectateur russe de quelle manière nous exigeons le respect à l’ONU : comme un parachutiste éméché le 2 août, dans les fontaines du parc Gorki, face à des hipsters en goguette.

Fait du hasard ou pas, cette altercation se produit après que le secrétaire d’État américain Tillerson est reparti de Moscou en ayant obtenu des concessions secrètes de Poutine. Il s’agit probablement d’une opération de communication à l’intention de notre consommateur national, qui se gratouille la panse devant sa télévision. Une menace light jouée par un type à l’allure de kolkhozien et aux manières de flic. Encore heureux qu’il ne se soit pas déchaussé pour taper sur la tribune avec son godillot.

Les fameux 80 % d’idolâtres poutiniens doivent visiblement éprouver devant ce spectacle des sentiments opposés aux miens : un élan de fierté pour leur patrie. Pour commencer, la Crimée annexée contre tous les canons du droit international, puis la guerre civile allumée dans le Donbass, puis le soutien à un dictateur sanguinaire en Syrie, et maintenant ça. Et paf, droit dans le fourneau du patriotisme.

L’étiquette, l’ironie, la pondération, la politesse, le cérémonial, le tact, l’art de la circonlocution, l’aptitude à éviter les conflits et à arrondir les angles, la recherche et l’élaboration d’un compromis dans des situations impossibles, telles sont les qualités et les compétences d’un diplomate.

La diplomatie russe de ces derniers temps – muflerie, mensonges, autisme – apparaît stupide, infamante et comique. Au lieu de sortir le pays du fossé de l’isolement international où elle s’est retrouvée du fait de l’aventurisme et de la paranoïa de ses dirigeants, notre diplomatie s’efforce d’amadouer quelques Lumpen imaginaires en marcel distendu, qui se masturbent devant Kisseliov en mangeant de l’éperlan séché et en biberonnant une bière.

Maria Zakharova, qui s’exprime dans un mélange d’argot et de jargon, grossière avec ses collègues occidentaux (mais pas les orientaux, heureusement) sur Twitter, le ministre des Affaires étrangères hautain, traitant d’abrutis nos rivaux stratégiques que sont les princes saoudiens sur un enregistrement, tout cela était très chouette, mais le Safronkov les a laissés loin derrière lui.

Quand un secrétaire général soviétique excentrique tape avec sa chaussure sur la tribune de l’Assemblée générale, on peut mettre cela sur le compte de sa personnalité : après tout, on a pardonné à Trump des sorties pires, et, plus d’une fois, Poutine s’est laissé aller à pas mal d’âpreté médiatique. Mais quand un diplomate de carrière commence à agresser et insulter, c’est le début de la fin. C’est comme imaginer un patriarche-guébiste, des Premiers ministres corrompus ou des chirurgiens réclamant de l’argent pour pratiquer une anesthésie dans des hôpitaux gratuits.

Même les représentants de dictatures africaines douteuses, dont les dirigeants mangent leurs adversaires politiques, se sont comportés de façon beaucoup plus civile à l’ONU.

Pervy Kanal pense naturellement que la Russie fait ainsi une démonstration de sa force. Non, cher Pervy Kanal, et non, tous les autres canaux de notre canalisation. Avec ce genre de comportement, la Russie s’efforce de masquer sa faiblesse et son manque d’assurance, de camoufler son isolement et sa fatigue. Les puissances sûres d’elles n’ont nul besoin de s’abaisser à un langage de rue et de piquer une crise d’hystérie. Ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Grande-Bretagne ne se sont jamais rien autorisé de tel.

À la Russie de choisir : soit elle travaille pour redevenir la grande puissance qu’elle a indéniablement été, soit elle se contente d’apparaître comme telle à des téléspectateurs qui n’ont pas achevé leurs études secondaires, mais ont l’idée d’une conspiration des Rothschild dans la tête et un goût de bibine dans la bouche.

La deuxième solution est, évidemment, plus facile. Autrement dit, choisissons-la.

Et le Safronkov, Président !

Publié: 
April 13, 2017

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