Je me rappelle l’ambiance générale à la veille des Jeux olympiques de Sotchi : personne ne croyait en la victoire de notre délégation. On ne parlait que des détournements de fonds sur les sites de construction olympique, des budgets surévalués et des délais non respectés. On aurait dit alors que le vol était la seule motivation d’une organisation des Jeux en Russie… comme pour tout, comme depuis toujours.
La victoire de la délégation russe, sa première place au tableau des médailles ont tenu du véritable miracle. Après une série d’échecs, nous nous préparions, le peuple dans son entier, à la honte ; nous nous préparions à blaguer en rougissant, nous nous préparions à nous flageller en public. Néanmoins, dans notre for intérieur, sans l’avouer à personne pour ne pas nous ridiculiser, nous espérions de plus en plus.
Et c’est seulement quand notre équipe est arrivée première que ça a explosé. C’était tout de même la première victoire de la nouvelle Russie, la première grande victoire depuis des décennies.
Et alors – vous vous souvenez ? – nous avons éprouvé une fierté profonde et sincère pour notre pays. Personne n’a boudé son plaisir, pas même l’intelligentsia libérale, pourtant si prompte à jouer les rabat-joie. En définitive, nous avions tous incroyablement envie d’être fiers de notre patrie, alors que, pendant des décennies, les autorités ne nous avaient fait éprouver qu’embarras et honte.
C’était le bonheur. En regardant la cérémonie de clôture des Jeux olympiques, nous, les Russes, quelle que soit notre nationalité, nous sommes sentis former une grande nation unie méritant ce triomphe. Et nous étions heureux de remonter sur le podium mondial, d’y revenir pacifiquement, reconnus de plein gré par tous les vainqueurs.
Nous n’avions alors nul besoin de faire rouler des chars en Ukraine, nous n’avions nul besoin d’effrayer l’Occident avec des bombardiers, vous vous rappelez ? Nous nous contentions d’une victoire sportive, d’un symbole. Nous étions avides de respect, nous désirions follement nous rappeler qu’un jour, nous avions été très grands ! C’était vertigineux.
Or il s’avère maintenant que nous n’avions pas mérité cette victoire. Nos sportifs ont gagné parce qu’ils étaient dopés. C’était une manipulation, une escroquerie, un énième mensonge. Notre État – des ministères entiers, les services secrets entiers – a triché et falsifié, dissimulé et menti afin de tromper le monde entier et nous tous par la même occasion. Ils ont trafiqué cette victoire, ils ont entubé les autres pays et vous et moi… pour quoi ? Pour qui ? Pour nous ?
Le triomphe de Sotchi s’est avéré un fake humiliant, une opération spéciale des services secrets, à l’instar de la modernisation medvedevienne, de notre Silicon Valley à Skolkovo, de notre démocratie, de la renaissance de nos cendres.
Un village Potemkine unidimensionnel, la Moscou européenne de Sobianine. Le dessin d’un feu qui n’éclaire ni ne chauffe, dans lequel on a enfoncé nos longs nez de menteurs.
Nous voulions simplement nous rappeler ce que ça faisait, d’être fiers de notre pays, mais on nous a enivrés avec cette victoire mensongère et on nous a obligés à croire à une conspiration mondiale contre nous, on a perverti nos sentiments, on les a enduits de goudron et de merde, on les a altérés… et on nous a montés contre nos frères. Nous n’avions aucune envie de nous battre contre les Ukrainiens, nous n’avions aucune envie de les détester, nous n’avions aucune envie de soupçonner l’Occident en permanence et de le craindre, vous vous rappelez ? Nous voulions simplement être enfin reconnus comme des égaux. Nous ne voulions pas inspirer la peur mais le respect.
À présent, nous perdons tout. Un tricheur pris la main dans le sac. Les médailles sont arrachées des cous. On nous montre du doigt et on ricane. Nous rêvions de respect et nous récoltons l’opprobre.
Pour dissimuler le mensonge, le pouvoir va multiplier les mensonges. Il nous racontera de nouveau, sur tous les écrans, que c’est une conspiration, une histoire de géopolitique, que certains s’efforcent de traquer, d’épuiser, de vider de son sang la superpuissance qui se relève. Et nous croirons à ces mensonges, parce que c’est plus facile, parce que nous ne pouvons pas faire autrement.
Et c’est précisément notre refus désespéré, farouche de ne pas entendre la vérité qui nous empêchera de renaître. Nous ne pouvons pas ressusciter de nos cendres, car nous n’avons jamais brûlé : le phénix ne saurait renaître d’une charogne.
Et d’ici à ce que nous brûlions, toutes nos victoires seront des simulacres et des arnaques. Mais nous crierons que nous y croyons, parce qu’il ne sera pas nécessaire d’aimer cette Russie, il suffira de le crier.
Ce sont les Jeux que nous méritons, vous et moi.