À quoi elles vous servent, de toute manière, les élections ? Depuis quand les maîtres sont-ils élus ? Lors des élections, on nous met toujours sous le nez des candidats présélectionnés, dressés et castrés, portant un collier à pointes bien serré autour de leur cou à la fourrure lustrée. On peut siffler n’importe lequel – le candidat de l’opposition, le candidat de la position. On peut leur ordonner à tous « Au pied ! », à tous « Assis ! », à tous « Attrape la baballe ! ».
Le rituel de l’élection des députés n’est pas dénué de sens. Il doit humilier aussi bien l’électeur que l’élu, pour montrer à tous qui est le patron. Chacun a une chaîne autour du cou. Les uns ne peuvent être élus sans autorisation, les autres n’ont personne à élire. Personne sur qui aboyer. Tous les cinq ans, il faut rappeler à ses protégés ce qu’on leur a appris au parc à chiens.
Mais les maîtres ont toujours le sentiment que leur pouvoir a besoin d’être justifié, fondé, légitimé. Au début, ce pouvoir était ainsi conçu qu’ils détachaient notre laisse et nous permettaient de gambader un peu, à condition toutefois de nous abstenir de japper. Puis ils nous ont repassé la laisse, mais jetaient au moins quelques reliefs de leurs repas dans nos gamelles. Ensuite, nous avons eu le droit de nous défouler en nous acharnant sur des mannequins et des instructeurs en manteaux ouatinés. Maintenant, il n’y a plus rien, nous pouvons seulement courir le long de la clôture métallique, l’estomac gargouillant. La cour est jonchée de lambeaux d’ouate et souillée d’excréments, et dans les yeux des animaux dressés semble poindre une lueur indiquant qu’ils ont compris que les mannequins n’étaient pas coupables de quoi que ce soit.
Il fut un temps où nous pensions qu’ils étaient les porte-parole de nos aspirations. Certes, nous ne les avions pas choisis, mais ils nous emmenaient en promenade dans les bois, nous lançaient un bâton, nous autorisaient à nous frotter à leurs bottes, flattaient notre garrot. Mais aujourd’hui personne ne vient plus dans notre cour depuis longtemps, et ils s’empressent de gagner le portillon, filent sur des sentiers auxquels notre courte chaîne ne nous permet pas d’accéder. Ils ont peur que nous ne leur envoyions un coup de griffe.
De derrière leurs portes closes montent des odeurs de nourriture, le festin continue, pendant que nous, écorchés, le poil hirsute, puant le chien, nous ne suscitons plus qu’un dégoût mâtiné de crainte chez nos propriétaires… Il ne leur vient pas à l’idée de nous jeter un os. En nous voyant nous déchaîner, ils se demandent pourquoi ils nous ont retirés du chenil. Ils ont l’impression que ce sont eux qui nous ont adoptés. Sommes-nous devenus enragés ? Avons-nous été bien vaccinés contre la rage ? Eh, on n’aurait pas dû nous adopter, on aurait dû nous noyer, quand nous étions encore chiots, dans un seau plein d’eau avec un couvercle dessus.
Le festin continue. Les gros lards de trois cents kilos, coincés à table, ratissent les plats rancis et desséchés, se fourrent les mains dans la bouche, avalent avec lassitude, régurgitent, épuisés, mais ils ne peuvent pas, non, ils ne peuvent pas s’arrêter, bien que leurs entrailles débordent déjà et se déchirent, que leurs flancs obèses éclatent, que tout ce qu’ils n’ont pas digéré se déverse, et pourtant ils continuent à ratisser et à ratisser, à ratisser et à ratisser encore et à avaler sans avoir mastiqué.
Ils voudraient sortir de la maison, respirer un peu d’air, mais, dehors, ça aboie et ça montre les dents. Ils aimeraient éventuellement rendre visite à leurs voisins, mais ils se sont disputés avec eux à force de lancer des chiens à leurs trousses et de jeter de la merde par-dessus la clôture.
Il y a d’autres façons de nous maîtriser. En changeant les termes du contrat social. Si un collier bien serré ne nous fait pas entendre raison, ils peuvent nous fouetter ou nous flanquer un coup de botte dans le ventre. Ils ont essayé l’été dernier… et tout juste eu le temps de retirer la main quand nous avons sorti les crocs. Ils ont dérapé sur quelques monticules et failli atterrir dans la boue de toute leur carcasse. Maintenant, ils viennent à la fenêtre, nous regardent qui hurlons et tournons en rond pour attraper notre queue dans le cliquetis de notre chaîne, et ils essaient de nous siffler avec leurs grosses lèvres adipeuses. Affectueux et amusés. Notre mémoire ne nous mène nulle part, d’autant qu’autrefois nous étions ravis d’être sifflés. Pourtant, aujourd’hui, bizarrement, ce sifflement sonne faux, et le collier à pointes nous a arraché la fourrure jusqu’à la peau.
On est sur le point de nous promettre une promenade et un os. Mais nous n’avons pas envie d’une promenade, il est trop tard pour cela, nous avons fait nos besoins sur nous. Ce que nous voulons, c’est briser notre chaîne. Nous pouvons peut-être encore penser que nous allons fuir de méchants maîtres pour nous en trouver des gentils. Mais encore un peu, semble-t-il, et nous sentirons qu’il est possible de nous passer d’un maître. Regardez comment vivent les loups…