November 8, 2017

Spirale

On a lancé dans le métro de Moscou une rame baptisée « La Russie tournée vers l’avenir ». L’inauguration de cette rame coïncide avec l’ouverture de l’exposition du même nom, place du Manège. Ses wagons seront consacrés à la médecine du futur, à l’architecture, à la politique d’urbanisme, à l ’écologie, aux technologies de l’information, etc.

Le train va circuler sur la ligne Koltsevaïa . La rame « La Russie tournée vers l’avenir » passera, entre autres, par les stations Komsomolskaïa, Park Koultoury, Kievskaïa, Krasnopresnenskaïa, Oktiabrskaïa, puis de nouveau Komsomolskaïa, Park Koultoury, Kievskaïa, Krasnopresnenskaïa, Oktiabrskaïa. Et encore, et encore, devant des Lénine en carreaux de faïence ou peints à l’huile, devant des kolkhoziennes sorties de chez Rubens, des soldats heureux, des enfants joufflus de l’époque de la guerre, devant des épis et des boulons, devant des baïonnettes et des bannières, devant des grappes de raisin, des bouches de canon, devant des faucilles, des batteuses, des marteaux et des enclumes, devant le marbre impérial, devant le granit des cimetières, par les ronces soviétiques, devant les étoiles rouges, devant, toujours devant, devant la fausse antiquité communiste, devant la pseudo-Rome stalinienne, devant des colonnes de temple grec… vers un avenir qui tourne en rond : on n’arrive jamais, on ne peut qu’en descendre, épuisé, dans le marbre, le granit, la fonte, parmi les étoiles et les couronnes.

Le métro a été creusé à notre intention par nos aïeux dans l’argile brunâtre du sol de Moscou. La ligne Koltsevaïa a été construite autour du thème de la Grande Guerre patriotique, ses stations sont des musées. C’est dans ce but que nos aïeux les ont creusées, dans ce but qu’ils les ont décorées, pour qu’elles enfoncent un tel passé dans la tête de leurs descendants – c’est-à-dire nous. Passé retouché, expurgé par la censure, réécrit au propre. Après l’effondrement de l’Union, aucune nouvelle station n’a été construite pendant longtemps, puis, sous Poutine, cela a commencé : d’abord Park Pobiedy (Parc de la Victoire), fidèle à l’esprit de l’empire stalinien, la plus profonde de toutes les stations de métro, puis de nouvelles encore, apparemment contemporaines, mais sans trop s’écarter toutefois du style général : soit en marbre impérial, soit en tôles utilitaires, dans l’esprit de l’austérité khrouchtchévo-brejnévienne.

L’exposition « La Russie tournée vers l’avenir», que Poutine et le patriarche inaugurent place du Manège le Jour de l’Unité nationale, est une bien belle célébration. De jeunes technocrates russes les traînent d’un stand réjouissant à l’autre, parce qu’il le faut bien, parce que les conseillers en communication et les publicistes se sont mis à répéter trop souvent que la Russie était engoncée dans le terrier du passé, d’où elle sortait la tête avec un sourire contraint, que c’était pour ça que les jeunes allaient aux meetings, que les marteaux et les étoiles leur étaient étrangers sur le plan esthétique. Il faut donner aux jeunes une image de l’avenir, disent les philosophes attitrés, il faut les gaver d’images tirées de la science-fiction : intelligence artificielle, vols dans l’espace, réseaux neuronaux, gratte-ciel, couleurs bleues et froides, polices de caractère à la mode. Il faut les distraire du sentiment que l’avenir ne les concerne pas, que tous les sièges sont occupés par les rejetons des élites actuelles, sans même parler de l’habitacle du conducteur.

Le Président et le patriarche – l’autocrate vieillissant et le fonctionnaire vieillissant – déambulent dans l’exposition du futur et esquissent des sourires forcés. Ils n’ont aucune envie de regarder vers l’avenir, ils savent bien ce qui les y attend, sans avoir besoin des explications empressées de leurs jeunes guides pleins d’énergie. À l’occasion du Jour de l’Unité nationale – cette fête synthétique du 4 novembre que Vladislav Sourkov, metteur en scène aux études inabouties et spécialisé dans les représentations théâtrales de masse, a inventée pour chasser des rues les communistes qui célébraient le 7 novembre –, le Président et le patriarche, avec des masques en guise de visage, déambulent dans la Russie de l’avenir, pas même une Russie Potemkine, mais holographique. Dans une Russie qu’ils ne verront pas et que personne ne verra. L’exposition de la place du Manège les intéresse autant qu’elle intéresse la foule des ministres et des directeurs des corporations d’État, et tous les Russes : pas le moins du monde. Avec cela, devinant visiblement qu’il faudrait inclure les badauds dans cet avenir heureux, on a décidé qu’une petite promenade ferait l’affaire, pour les Moscovites comme pour les visiteurs de la capitale. On a donc truffé les wagons du bleu froid du futur et on les a lancés sur cet anneau sans fin, sans même réfléchir un instant sur le cadre dans lequel se déroulerait le voyage et sur sa symbolique. Les stations de la ligne Koltsevaïa sont à présent des musées. Mais on les a construites comme des temples : ce n’est pas pour rien qu’on les a garnies de colonnes doriques, de statues de marbre et autres pseudo-antiquités. On les a aussi construites pour que, dans l’Union soviétique des années 1930, Moscovites affamés et visiteurs pauvres de la capitale, à force de tourner en rond dans ce miracle de lumière, finissent par croire en l’avenir incroyable et radieux au nom duquel ils étaient obligés d’endurer un interminable présent cauchemardesque. Le métro était une préfiguration du monde merveilleux à venir, un temple destiné à éblouir les incrédules de sa grandeur et de sa splendeur, à les convertir à la foi communiste.

Le train semble tourner en rond : nous repassons par les mêmes stations, on nous abreuve d’anciennes significations au moyen d’anciennes méthodes, nous devons à nouveau endurer aujourd’hui pour être heureux demain. Seulement, ces significations, même ceux qui les façonnent n’y croient pas. Il est tout de même dommage de gaspiller du marbre pour une image de l’avenir, alors on se contente de l’imprimer sur le film qu’on colle sur les wagons, car l’aujourd’hui difficile qu’il faut endurer pour lui, ce n’est pas une époque, seulement quelques mois, jusqu’aux élections présidentielles. Après, on pourra tranquillement se torcher avec cette image : il ne sera plus nécessaire de faire des avances à la jeunesse, on pourra la faire entrer dans un camp de pionniers et un komsomol de cinéma où tout ce qui concerne leur avenir leur sera expliqué par A plus B.

Mais ce n’est pas un anneau, c’est une spirale, un ressort entortillé : la vitesse augmente, les cercles rapetissent, plus vite, plus vite, plus profond, plus profond, on descend, toujours plus bas. Dans notre futur présent, et non figuré.

Publié: 
November 8, 2017

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