December 2, 2014

Cinq étoiles

Avouez-le : vous n’avez pas cru une seconde que notre pays allait vivre bien, désormais, et ce, définitivement, n’est-ce pas ? Qu’il en était capable ? Car vous l’avez toujours su au fond de vous : Elle vient, la terrible, l’inéluctable.

Pour le comprendre et le sentir, l’homme russe n’a nul besoin de logique, en réalité, ni de calculs économiques, ni d’articles dénonciateurs de la Novaïa Gazeta. Sa mémoire génétique lui suffit amplement. Et la connaissance du pays qu’il a hérité de l’école primaire. Chaque Russe le sait : la situation n’est jamais bonne longtemps, ici. Tout se termine nécessairement par Elle.

Et maintenant que le pétrole retourne dans son enfer, quand, sans lui, le petit château de sable de notre économie s’effrite après s’être aussitôt fissuré. Quand le rouble, alpiniste amateur aux ambitions démesurées, a dévissé pour tomber dans l’abîme glacé, nous opinons, la mine sombre : « Oui, c’est bien ce à quoi nous nous attendions. »

C’est ce à quoi nous nous attendions pendant toutes les années fastes, alors que nous remplissions nos poches de billets et nos bouches de toute sorte de nourriture, sans discernement. C’est ce à quoi nous nous attendions au volant de nos SUV coréens et de nos berlines allemandes dans les embouteillages de nos périphériques, en caressant, incrédules, leurs accoudoirs en cuir naturel. C’est ce que nous pressentions en partant passer nos vacances non pas dans la sacro-sainte Sotchi, mais dans l’étrangère Turquie. Et tous ceux qui en avaient les moyens s’achetaient des maisonnettes et des studios loin, très loin – en Espagne, en Crète, à Prague –, justement en prévision de l’inévitable et du retour imminent de la patrie dans ses ornières historiques. De notre retour à tous sur les chemins de halage arpentés par les bateliers de la Volga.

Aujourd’hui, il est de bon ton de dénoncer le glamour : les filles aux lèvres pulpeuses, les types bedonnants faisant la fiesta jusqu’à l’aube, les raouts mondains, les domaines dans la banlieue de Roublevka, les luxueuses fourrures, l’exhibition de ses parures en or. Et moi, aujourd’hui, je suis enclin à justifier tous ces noceurs aux yeux vitreux : eux aussi faisaient la bringue comme si c’était la dernière fois. Car tous se souvenaient de la NEP, aussi suave qu’une dernière cigarette avant le peloton d’exécution. Alors ils ont fumé, et fumé. Qui les jugera ? Pas moi. Les gens s’efforçaient de faire provision de boustifaille, de bibine, tels des chameaux dans une oasis, parce que, devant et derrière, il n’y a que le désert. Et donc, ils bourraient leurs bosses de souvenirs de la vie suave à laquelle ils avaient pu goûter par hasard : ils vont maintenant les utiliser pour mener jusqu’au bout leur véritable vie russe, glaciale, affamée et ténébreuse. Car cette mémoire, il faut aussi la transmettre à ses petits-enfants, en même temps que les manteaux de fourrure et la vaisselle Villeroy & Boch achetés en 2015.

Ils ont tourné, dansé, étreint des prostituées, construit des châteaux tape-à-l’œil le long de la seule autoroute dans tout le pays qui ressemble de près ou de loin à une route provinciale allemande. Mais ils l’avaient toujours devant les yeux, présence continuelle et angoissante : Elle.

Il n’est plus possible de L’appeler par Son nom : autrefois, il était encore envisageable d’y faire allusion dans la presse, en laissant par exemple entendre qu’il s’agissait d’un mot de cinq lettres signifiant « ruine totale », mais pas « fiasco », car celui que nous avions en tête commençait par un « M. » et se terminait par un « E ». Cependant, dernièrement, nous avons reçu la préconisation de remplacer dans la presse toutes ses lettres par des étoiles, de même que dans tous les mots adéquats pour décrire notre nouvelle vie. C’est dorénavant la seule façon de procéder : « C’est une vraie ***** qui nous attend, nous n’avons aucun doute là-dessus ! » Cinq étoiles au lieu d’un mot.

Les voilà qui se lèvent de nouveau sur la Russie, ces cinq étoiles. Et nous, nous sommes prêts à les vénérer, à y voir une marque de la providence divine et à revenir, pilotés par leurs soins, sur notre voie historique originelle.

Nous ne savons pas comment vivre. Et nos années fastes ne nous ont pas renseignés là-dessus. Nous sommes nés pour souffrir. La vie, elle, est pour l’Europe des obèses, d’où le mépris que ses habitants nous inspirent, sur fond de jalousie. Mais nous, aujourd’hui comme depuis toujours, c’est la survie qui nous attend. Et nous ne sommes plus habitués à survivre.

C’est pourquoi, tout en répondant aux sociologues qui nous appellent pour leurs enquêtes : « J’aime ! Je crois ! Je vais voter ! », nous courons acheter du sarrasin à l’épicerie. Nous écoutons changer les intonations des présentateurs de télévision, nous signalant ainsi que les autorités ont renoncé à dire la vérité. Nous hochons la tête, nous sourions, nous baissons les yeux, nous faisons provision de nourriture avant qu’on introduise les cartes de rationnement. Nous regardons les cinq étoiles se lever à l’horizon.

L’illusion se dissipera : les parfums Cartier vont s’évaporer, les costumes Gucci tomber en poussière et la rouille dévorera les SUV coréens. La satiété des années 2000 deviendra un mythe dont on s’entretiendra tout bas. Tandis que, la porcelaine léguée aux petits-enfants mise à part, ne resteront qu’un potager grisâtre où poussent de petites pommes de terre, des clôtures bancales, des tours d’habitation peintes en silicate. Et il pourra s’estimer heureux, celui qui aura eu le temps ne serait-ce que d’installer du double vitrage.

Alors, à qui la faute ? Aux étoiles ? À l’Histoire ?

Non. La faute à nous-mêmes qui, en quinze années fastes, pendant cette hibernation heureuse et repue, n’avons pas réussi à croire que c’était notre vie, que nous avions précisément droit à cette vie-là, que nous n’étions pas condamnés aux tourments, que nous n’étions pas nés pour souffrir. Que chaque Russe a le même droit au bonheur que n’importe quel Français. Peut-être que chez certains peuples, l’existence détermine la conscience, mais chez le nôtre, c’est tout de même la conscience qui détermine l’existence.

Par conséquent, priez, mes frères, car les cinq étoiles écarlates se lèvent dans un ciel sans lumière, car Elle arrive, et personne ne sera épargné.

Publié: 
December 2, 2014

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