October 27, 2014

La Russie n’est nulle part

La Russie d’aujourd’hui souffre de schizophrénie. Un géant avec des complexes de nain. Un État discourant continuellement sur l’avenir, mais sans cesser de se masturber sur son passé. Vingt-trois ans après la chute (ou l’effondrement) de l’URSS et la naissance de la nouvelle Russie, nous ne parvenons toujours pas à déterminer de quoi il s’agissait. Ni européen, ni asiatique, ni mondial, ni régional, ni national et ni multiculturel, ni religieux et ni laïc, notre pays oscille dans l’intemporalité et se noie dans les illusions.

Tantôt on s’apprête à en faire un partenaire économique fiable de l’Occident, tantôt, sur un refus monacal de tout ce qui est matériel, on cherche à y recoudre les membres depuis longtemps desséchés de l’ancien Empire. Tantôt la Russie doit échanger, en la personne de Brejnev, des baisers baveux avec ses chers amis européens, tantôt elle doit postillonner frénétiquement pour repousser tous ceux qui, en Europe, auraient encore été prêts à l’enlacer, ne serait-ce qu’en photo. Tantôt elle doit décider du sort du monde avec l’Amérique, avec moult clins d’œil et caresses sous une table de jeux, tantôt elle doit renverser cette même table en hurlant de colère : « Tricheurs ! Tricheurs ! »

La Russie n’a pas de vecteur de développement, pas de trajectoire, pas d’orientation. Elle n’avance pas, mais s’agite convulsivement, roule par terre. La Russie ne peut atteindre aucun but, venir à bout des obstacles sur son chemin, parce qu’elle n’a pas de feuille de route et pas le moindre but.

En attendant, le peuple se languit d’un sens, d’un plan, d’un vecteur. Les gens sont las d’être coincés dans le néant. Voyez ce qui s’est passé avec la Crimée : on a donné un sens à l’existence de la Russie, on a agité la main dans une certaine direction et le peuple est aussitôt revenu à la vie, s’est mis à faire du bruit, il y a cru : nous allons restaurer l’Union soviétique. Une idée claire et simple.

À tort. Aucune direction n’a été choisie.

À tort, Zakhar , à tort, Sergueï, à tort, Alexandre, émanations du peuple russe. Vous avez eu tort de croire et vous avez tort de penser qu’on vous a crus. C’est vous qu’on étourdit. Tout ça se déroule selon les méthodes des services spéciaux : provocation, désorientation, recrutement, opérations spéciales. Mais les services spéciaux ne sont pas formés pour élaborer une stratégie. Dans les pays normaux, ils sont des « services » parce qu’ils servent ceux qui dirigent le pays. Ses chefs.

Nous savons parfaitement (parce qu’on ne cesse de nous le rabâcher à la télévision) que la Russie n’est pas satisfaite de la place que nos adversaires occidentaux entendent lui assigner dans le monde. En même temps, ces adversaires sont appelés « partenaires », avec un mélange de tristesse et de cynisme, et on ne nous explique absolument pas quelle place saurait satisfaire la Russie. Elle ne se voit nulle part car on ne l’emmène nulle part.

Nos dirigeants n’ont pas la moindre idée de ce que devrait être la Russie de demain et d’après-demain. Tous ces Stratégie 2020, et autres plans quinquennaux et plan de Poutine ne sont rien de plus que des mantras, des marmonnements mécaniques pour se calmer, pour remplir un vide angoissant, précisément parce qu’il n’y a en réalité aucun plan. Parce que Poutine n’a rien d’un stratège et tout d’un tacticien. Il joue l’avenir de la Russie au ping-pong, avec les Américains et les Chinois, en récupérant les balles, tandis que nos autres dirigeants se gardent bien de regarder au-delà de lui, par délicatesse et obséquiosité.

Ils n’ont jamais su quoi faire de la Russie, peut-être parce qu’ils se sont retrouvés à la diriger par un effet du hasard, et ils ont sa destinée entre leurs mains, à la mesure de leurs capacités. Peut-être parce qu’ils ne comprennent pas complètement quel honneur on leur fait et quelle responsabilité ils endossent à régner sur la destinée d’un aussi grand pays. Peut-être parce que l’échelle de leur personnalité n’est pas la bonne : au lieu de conduire l’Empire défunt à travers le changement d’époque, ils le dirigent comme s’il s’agissait d’une corporation d’État dont ils se seraient vu confier le gouvernail après quelques pots-de-vin. Peut-être parce que ce ne sont pas des hommes d’État, mais des managers. Non, l’échelle de leur personnalité n’est décidément pas la bonne.

César savait où il conduisait Rome et pour quelle raison il confisquait le pouvoir. Pierre savait. Napoléon savait. Staline, que je déteste pour son cannibalisme, savait. Lee Kuan Yew savait. Même Saakachvili savait. Tout pays digne de ce nom mérite des chefs qui savent ce vers quoi il doit tendre. À plus forte raison une ancienne grande puissance.

Ceux qui dirigent la Russie, eux, l’ignorent. Le Federalnaïa Sloujba Okhrany procède à des enquêtes anonymes parmi la population, comme pour prendre conseil auprès d’elle, mais les gens, gavés de télévision, savent ce qu’il faut répondre.

Ces dirigeants n’ont pas d’autre but que de continuer à gouverner la Russie jusqu’à leur belle mort, puis de la transmettre en héritage à leurs enfants. Et cette absence de but, de direction, de sens, d’esprit de décision, de cohérence, ces sempiternelles exigences, on s’agite et on jacasse sans fin…, c’est cela, la plus grande tragédie de la Russie.

Personne ne veut prendre la moindre responsabilité, si bien que la Russie et son peuple sont livrés à eux-mêmes. On a laissé la Russie voguer au fil de l’eau. Ce n’est pas Poutine qui a relevé le pays, ce n’est pas Poutine qui l’a nourri. C’est juste que l’argent s’est mis à couler à flots sur la Russie et qu’elle s’est gavée, coup de chance. À présent, le courant va se tarir, et nous allons recommencer à mourir de faim et à nous affaiblir. Nous ballottons sur les vagues sans aller nulle part. Nous gigotons un peu, pour sauver les apparences, nous gonflons les joues et nous faisons la planche pour nous reposer. Autour de nous, il n’y a que l’océan. C’est une trop grande responsabilité que de choisir un cap. Et il n’y a personne pour pagayer.

Les hommes d’affaires inventent les idéologies. Le FSO parle au nom du peuple. Les curateurs du Seigneur Dieu, tout droit sortis de la cinquième direction du KGB parlent en son nom.

Ils ont peur des réformes, ils ont peur des plans ambitieux, ils ont peur des grands chantiers, ils ont peur des mouvements brusques. Ils ont construit la démocratie avec circonspection et réserve, la châtrant au point de la réduire à des rituels dénués de sens. Ils restaurent le colosse de l’Empire, en commençant par ses pieds d’argile. Ils font venir des travailleurs immigrés contre lesquels ils organisent une traque. Ils appellent les anciennes républiques soviétiques à rejoindre la CEI et leur mènent la vie dure en enflammant sur leurs territoires les points chauds du « monde russe ». Ils pérorent à l’infini sur l’attrait des investissements et persécutent la moindre entreprise si elle n’est pas étatique. Ils exigent des Américains qu’ils respectent les règles, mais entendent pour leur part jouer un jeu stalino-hitlérien. Ils construisent un État social, en privant les citoyens de leur retraite. Ils maudissent les banques occidentales après leur avoir emprunté de l’argent. Ils mènent des guerres secrètes, des guerres de voleurs, envoyant des voyous en première ligne et donnant à leurs officiers militaires des allures de bandits. Ils dépouillent les soldats de leurs décorations, ils barbouillent les étoiles sur le matériel, ils arrachent les plaques sur les tombes des soldats. Ils mentent à qui mieux mieux. Mais pas complètement, dans la demi-mesure, avec un filet de sécurité. Et aux vôtres, et aux nôtres.

Et le FSO n’appelle pas les gens pour leur demander leur avis, mais pour savoir ce qui peut les mettre en rage, ces gens, les pousser jusqu’à la révolution. Parce qu’ils ne le comprennent plus vraiment eux-mêmes, parce qu’ils sont au pouvoir depuis longtemps et qu’ils l’ont en quelque sorte oublié.

S’ils ne se décident pas à faire quelque chose de clair, c’est simplement qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire de la Russie. N’attendez pas qu’elle devienne grande avec eux, qu’elle renaisse de ses cendres, qu’elle s’effondre, qu’elle fasse irruption dans le nano-futur, qu’elle se transforme en un royaume obscurantiste de type opritchnina . Rien ne se passera tant qu’ils seront au pouvoir. La Russie restera à clapoter dans la boue. Coincée nulle part, en chemin vers nulle part.

Et ils peuvent toujours faire publier des manuels d’histoire à leur gloire, ils peuvent toujours y écrire : « Sous notre règne, la Russie est devenue… » Non, sous leur règne, la Russie ne deviendra rien du tout. Et, hélas, elle ne deviendra rien de notre vivant à vous et à moi.

Publié: 
October 27, 2014

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