Nous ne cessons de répéter : « Mon Dieu, nous n’avons pas eu à endurer grand-chose ! » Nous disons : « Nous avons déjà tout traversé, le rouble n’a pas perdu la moitié de sa valeur, mais les trois quarts, et il ne s’est rien passé ! » Nous nous signons : « L’essentiel, c’est que tout le monde soit vivant et en bonne santé. L’argent, ce n’est que de l’argent ! Nous ne sommes pas en 1937, on n’envoie pas les gens au peloton d’exécution pour des blagues ! »
Notre peuple est résistant au mal, il est habitué à ne pas manger, à ne pas se plaindre, il est insensible au grand froid. On l’a dépouillé de ses économies, on l’a trompé sur les bons de privatisation, on lui a donné des cartes d’approvisionnement en lieu et place de denrées alimentaires. Et, de façon générale, qu’est-ce que l’euro par rapport à la défense de Stalingrad !
C’est vrai. Bien sûr que nous avons survécu à tout cela. Bien sûr que nous l’avons fait. Et tant mieux qu’on ne nous fusille plus. Oui, le peuple russe est indestructible. Mais, aujourd’hui, ce n’est pas le peuple russe que nous enterrons.
Et pas davantage les oligarques russes : tous ceux qui en avaient la possibilité ont depuis longtemps transféré leur argent à l’étranger, fait des placements aux îles Caïman, dans des refuges zurichois ou dans de l’immobilier américain, tandis qu’eux-mêmes vivent plutôt à Londres que dans une zone relevant de la compétence du Comité d’enquête de la Russie.
Et c’est aussi là-bas que nos fonctionnaires, les patrons des entreprises publiques et autres patriotes de foire ont envoyé leurs économies. D’où leur sérénité et les conseils qu’ils nous adressent de nous détendre et de nous amuser : c’est que tout leur argent a depuis longtemps été investi ailleurs que dans notre inconfortable pays. Qu’est-ce que ça leur fait, à eux, si le rouble monte ou chute ? Ce n’est même pas très intéressant d’observer ses soubresauts. Autrement dit, il est également trop tôt pour enterrer l’administration russe.
Alors nous enterrons la classe moyenne russe.
Y en avait-il une en Russie ? Qu’entendons-nous par ce « classe moyenne » ?
Eh bien, tous ceux qui gagnaient assez d’argent pour passer les principales fêtes à Paris, ou ne serait-ce que se reposer régulièrement en Turquie. Tous ceux qui ont eu le temps de troquer leur Jigouli contre une Kia, voire leur Kia contre une Volkswagen. Ceux qui aimaient le beurre finlandais et le fromage hollandais. Ceux qui ont pris l’habitude d’acheter leurs vêtements dans des chaînes de prêtà-porter espagnoles, voire de porter de vraies marques italiennes. Tous ceux qui ont eu la chance d’apprendre ce qu’est l’Europe et ce qu’est un niveau de vie, d’un seul œil peut-être, mais le leur, et non dans des reportages de Vesti ou Mejdounarodnaïa panorama (Panorama international). Et qui, enfin, revenus de ces excès inhabituels et nuisibles au peuple russe, se sont imaginé une petite seconde durant qu’il n’était pas pire que les Européens, ce peuple, et, convoitant l’interdit, sont descendus sur la place Bolotnaïa et l’avenue Sakharov.
Vous vous êtes reconnus ?
Il y a six mois, vous gagniez deux mille euros ; aujourd’hui plus que mille. Demain, cinq cents. Et après-demain, seul Dieu le sait, donc ne vous fatiguez pas en supputations. Il y a six mois, vous preniez l’avion pour aller passer des vacances à Rome, à Pattaya la véreuse, et maintenant, bienvenue à Simféropol, peut-être que vous finirez par aimer l’endroit, faute d’autre choix. Hier encore, vous boulotiez votre parmesan puant, malgré toutes les mesures prises pour vous en dissuader, mais aujourd’hui, allez vous approcher d’un morceau à mille rouble la miette. Ce n’est pas grave, vous mâchonnerez une portion de fromage de Kostroma. Lui aussi, il fouette bien. Et oubliez les voitures allemandes ! Il est temps de punir le Boche pour son infamie et un Russe doit, par principe, se déplacer en métro, d’autant que ça limite les embouteillages.
Suffit les rêveries aussi stériles que néfastes ! Pensez donc à l’essentiel : comment joindre les deux bouts et où se procurer à manger. L’abondance n’a rien su apporter de bon à l’homme russe ! Trop d’argent nuit à sa digestion, les excursions dans la vie européenne font enfler son ego. La classe moyenne est en contradiction avec le mode de vie russe, elle est nuisible, nuisible à l’État russe !
Voilà plutôt ce dont l’État a besoin : de la plèbe et des gueux reconnaissants pour la moindre aumône, prêts à mettre leurs têtes creuses sous n’importe quelle eau de vaisselle ; des boyards voleurs, vivant à un pas de la charité du tsar et à un pas aussi d’une exécution soudaine et cruelle ; d’une fidèle opritchnina, pour maintenir chacun dans la peur ; et d’un tsar qui les méprise tous et les domine. Le tsar, lui, ne répond que devant Dieu. Il en va ainsi depuis la nuit des temps et pour l’éternité : sous les empereurs, sous les rouges, sous Poutine et ainsi de suite.
Voilà pourquoi Poutine aime Ouralvagonzavod … et n’aime pas les petites entreprises. Parce qu’il est le protecteur magnanime des militaires et des enseignants… et l’ennemi magnanime des créaclass. Il n’a pas besoin des créaclass, il n’a pas besoin des entrepreneurs individuels, il n’a pas besoin des employés de bureau. Ceux qui gagnent convenablement leur vie de leur travail ne doivent rien à l’État, ce qui fait d’eux des rebelles potentiels.
La classe moyenne s’imagine avoir des droits. La classe moyenne demande des comptes aux autorités. Elle veut que le pouvoir change – quelle hérésie ! La classe moyenne – signons-nous – a renversé les monarchies absolues en Angleterre et en France !
Mais cette astuce ne fonctionnera pas chez nous !
Et il n’est même pas nécessaire d’anéantir physiquement cette classe nuisible, nous ne sommes pas au Moyen Âge, malheureusement. Il suffit juste de lui confisquer les trois quarts de son argent… Elle oubliera ses lubies et se souviendra en revanche de la terreur sacrée et de la dévotion que doivent lui inspirer les autorités, imprévisibles et implacables comme le destin lui-même. Les membres de la classe moyenne redeviendront des Russes normaux, résilients, insensibles aux grands froids et obéissants à tout.
Adieu, classe moyenne russe. Ta vie a été aussi courte, heureuse et lumineuse que n’importe quelle enfance. On t’enterrera modestement, sans céder au luxe, et on plantera, à tout hasard, une croix en bois de tremble sur ta petite tombe.
Dors bien, classe moyenne. Mange donc la poussière.