February 23, 2022

Nous les Russes, maintenant, nous savons

Ma génération n’a connu ni les répressions massives, ni les purges, elle n’a pas assisté aux procès au cours desquels un public en colère exigeait l’exécution des traîtres à la patrie, elle n’a pas vécu dans une atmosphère de terreur généralisée, ni appris à changer du jour au lendemain de vision du monde, elle n’a pas non plus appris à croire en un claquement de doigts à la malveillance des alliés d’hier ou à la bonne foi des ennemis d’hier, à justifier les guerres fratricides, elle n’a pas assisté à la préparation morale et militaire des guerres mondiales. L’Union soviétique que nous avons connue était déjà plutôt herbivore, elle n’exécutait plus ses citoyens parce qu’ils doutaient du mensonge fondateur de son système, leur permettant de douter dans leur for intérieur comme dans l’intimité de leur cuisine. Elle n’exigeait pas non plus d’applaudissements lorsque tombaient les têtes de ceux qu’elle désignait comme ennemis du peuple.

Et ceux qui se souvenaient de cette époque révolue n’aimaient pas se la remémorer – on comprend maintenant pourquoi. Parce que la survie dans de telles conditions exigeait en premier lieu un compromis avec soi-même, avec sa conscience. Oui, il a fallu tourner la tête, oui, il a fallu applaudir, et certains ont même dû en exécuter d’autres – avec plaisir ou sans –, pour s’éviter à eux-mêmes l’échafaud. Personne n’a envie de se remémorer ce genre de choses, et encore moins de les confesser. Il fallait du courage pas seulement pour s’opposer, mais déjà pour s’abstenir, et il faut du courage pour se souvenir après coup de ce qu’on a fait – et pas qu’une fois – pour écarter la menace qui pesait sur soi.

Et voilà qu’il nous arrive à nous, à notre génération et en direct, les choses qui, semblait-il, ne devaient plus jamais se produire. Nous vivons une expérience étonnante, l’occasion de comprendre pourquoi nos grands-pères et arrière-grandspères se sont tus et ont supporté, comment des nations entières ont sombré dans l’abîme de la folie, comment des peuples ont cautionné les tyrans ayant alimenté des guerres mondiales, comment certains sont montés à l’échafaud sans un mot, tandis que d’autres acceptaient de leur couper la tête.

Nous voyons maintenant de nos propres yeux comment les êtres humains sont déshumanisés avant d’être dévorés : par le persiflage, par la diffamation, par la déformation de leurs propos et de leurs motivations, en leur refusant la capacité même de ressentir et de penser comme des êtres humains. Nous savons comment le prédateur se déguise : en dissimulant le loup sous une peau de mouton arrachée aux brebis qu’il vient d’abattre.

Nous apprenons à cultiver notre indifférence face à l’injustice qui se déroule manifestement sous nos yeux : elle ne nous concerne pas, et elle ne nous concernera peut-être pas si nous évitons de nous en mêler, car on ne peut pas compatir avec le monde entier !

Nous apprenons à ne pas éprouver de compassion pour la victime et, en même temps, à en développer pour l’agresseur. Si tu sympathises avec le prédateur, c’est comme si tu étais avec lui, à côté de lui, comme si vous ne faisiez qu’un, comme un poisson accroché au requin : ça fait moins peur, et tu peux picorer les petits détritus qui tombent de sa gueule pleine de dents. Nous apprenons à ne pas remarquer l’aggravation de la folie de nos gouvernants et nous convainquons de leur sagesse et de leur clairvoyance. Nous apprenons à avaler, comme le valet de l’officier mentionné par le brave soldat Chvéïk, la merde de notre commandant à raison d’une cuillerée à café par jour, d’avaler leurs théories conspirationnistes fumeuses jusqu’à nous habituer au goût et à en redemander. Car enfin, si nous ne croyons pas nos dirigeants, à qui nous fier ? Ne vaut-il pas mieux manger des excréments que d’aller se coucher en pensant que ta vie est entre les mains de fous ? D’ailleurs, la folie collective existet-elle vraiment ?

Oui, nous avons déjà compris comment nous taire, baisser les yeux, garder nos pensées pour nous, mais nous devons maintenant apprendre à chasser ces pensées par nous-mêmes. Pour ne plus vivre dans la peur, pour ne plus nous sentir lâches et avoir l’impression d’être des esclaves, nous devons apprendre à croire sincèrement en ce que, récemment encore, nous considérions comme un mensonge. Et apprendre à marcher au pas, à applaudir sur commande, à applaudir sincèrement, désespérément, pendant la pendaison des ennemis du peuple, à ressentir un enthousiasme honnête, à avoir la chair de poule à l’écoute des discours de nos dirigeants. À nous réjouir des guerres. À acclamer le sang versé. À trouver des explications et des excuses, à être stimulé par la trahison de nos frères et de leur massacre. À faire semblant de ne pas remarquer, et même, sincèrement, à ne pas remarquer que notre pays natal suit le chemin des dictatures fascistes, pas après pas, sur une route dont la destination nous est connue.

Nous n’avons pas voulu connaître le passé, parce que nous le pensions révolu. Nous pensions ne jamais le comprendre, que l’herbier de ces sentiments horribles et étranges resterait mort, coincé entre les pages des manuels d’histoire. Mais, aujourd’hui, les fantômes, qui ont bu l’offense, la permissivité, l’impunité jusqu’à la lie, gonflent et écartent le papier, sortent d’entre les pages, abandonnent l’hier mort pour le vivant aujourd’hui. Ils réclament du sang… et ils obtiennent du sang. Le sang de ceux qui vivent ici et maintenant. Notre sang, chaud, rouge, ni brun ni séché.

Et nous devrons nous entraîner à penser à l’unisson et à marcher au pas, à redouter des voisins curieux et des bruits de moteur nocturnes, à embrasser les icônes et les portraits de nos dirigeants à grand renfort de baisers baveux et ostentatoires, à croire avec ardeur en ce qui est annoncé comme la vérité absolue du jour par les Soloviov et les Tolstoï, à vivre, tête baissée, dans la peur éternelle de ne plus vivre du tout : il va nous falloir apprendre tout cela…

Ou bien apprendre autre chose : à garder la mémoire et à penser à l’avenir, à pardonner les offenses et à ne pas vivre uniquement dans le passé. À ne pas croire les mensonges et toujours exiger la vérité. Sortir du rang, argumenter, défendre sa dignité et se battre pour elle. Nous n’avons toujours rien tiré de l’expérience de ceux qui ont vécu et qui sont morts, pour qu’il en aille autrement chez nous. Et, par conséquent, nous avons encore beaucoup à apprendre pour nous-mêmes.

Publié: 
February 23, 2022

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