October 24, 2015

Personne physique

Tous vous l’ont dit, et depuis longtemps : « Sans Poutine, pas de Russie. » Non pas que l’État, ce soit Lui, à l’exemple de Louis XIV, mais directement tout le pays, avec ses terres, ses zones de navigation, ses richesses, son histoire et son peuple qui a tant souffert. Ceux qui n’ont pas encore assimilé Poutine au pays doivent le faire sans tarder… ou ficher le camp. Étonnamment, Poutine a cessé d’être un président aux yeux du peuple, il est devenu pour lui un tsar indétrônable. Or, dans la conscience populaire, les tsars fusionnent avec leur royaume. Il va de soi que, pour le peuple, Poutine, n’est plus une personne physique depuis longtemps, un quelconque Vladimir Vladimirovitch fait de chair et de sang, né de sa mère de la manière la plus banalement humaine qui soit, par une journée d’octobre pluvieuse de la lointaine année 1952, mais un être d’une autre nature, transcendantale et semi-divine. Il n’y a rien d’effrayant dans le fait que nous ne connaissions pas grand-chose de son passé et de son présent, nous ne cherchons pas à découvrir, de toute façon, de quelle maladie il souffre ou si sa vie privée est harmonieuse.

Et nous ne voulons pas nous souvenir qu’il n’est rien de plus qu’une personne physique occupant un poste de pouvoir dans notre État et qui s’est pris d’un amour passionné pour ce poste. Il n’est plus vraiment un être humain, il est le symbole de la Russie et son esprit, il ne tient pas sa chair de sa mère ni de son père, mais de tout le peuple à la fois. Lorsque il entrouvre la bouche, ce n’est pas de lui que sortent ses mots, mais de nous tous et pour chacun de nous. C’est pourquoi nous sommes d’accord avec chacune de ses paroles et pourquoi nous le soutenons aussi passionnément en tout, pourquoi le niveau de notre adoration bat sans cesse de nouveaux records.

Pourtant, en même temps, nous ne devrions pas oublier que – même s’il est déjà très difficile de se le remémorer –, Vladimir Vladimirovitch Poutine n’est pas, non, non, il n’est pas la fonction qu’il remplace, ni un symbole et, soyons honnêtes, pas tout à fait Dieu, mais tout de même, pardonnez-moi, une personne physique.

Et une personne physique dotée d’une biographie assez spécifique, absolument pas typique parmi ses concitoyens russes. Il nous déballe parfois de lui-même certains détails de sa vie : par exemple, l’histoire du rat acculé , ou ses bagarres de rue à Leningrad. Les autres, celles qui sont liées à ce qu’il a dû faire pendant ses années de service au KGB ou dans la mairie dirigée par Sobtchak, il les garde pour lui. Mais il ne fait aucun doute que c’est quelqu’un de très particulier, ce Vladimir Vladimirovitch. Ses complexes et ses vices n’ont absolument aucun besoin d’être semblables aux vôtres. Quant à ses rêves et ses buts, ils sont bien différents de ceux que vous pouvez avoir, c’est une certitude. Le cours de sa vie n’a pas été semblable au déroulé de la vôtre, soyez-en sûrs. À commencer par le fait qu’on ne vous a pas soudain nommé président d’une grande puissance mondiale, alors que vous réfléchissiez déjà, après avoir vécu plus de la moitié de votre vie, à ce qui vous occuperait quand vous seriez à la retraite.

Vous n’avez aucun moyen de comprendre l’âme poutinienne, et lui ne saurait comprendre la vôtre, malgré les rapports à ce sujet que les officiers du FSB et du FSO déposent chaque matin sur son bureau. Même si lui-même considère sans doute qu’il a depuis longtemps percé tous les mystères de votre âme, et que le VTsIOMet le FSO s’y mettent en chœur pour l’en convaincre.

Car il ne s’enferme pas, et c’est tout à son honneur, dans une tour d’ivoire, mais sillonne le pays sans relâche, au point de le connaître en long, en large et en travers : il en a vu tous les simples quidams, et les quidams difficiles, il sait tout sur tout le monde, et peut vous le rappeler à l’occasion. Il a embrassé cette immense Russie qui est la nôtre, au point de s’y être assimilé après tant d’années, et lui-même ne se voit sans doute plus sans elle, pas plus qu’elle sans lui, quoi qu’il raconte, pour des raisons de convenances, avant chaque élection. En définitive, quand ce type a déclaré que Poutine était la Russie, Poutine n’a pas protesté.

Et pourtant, Vladimir Vladimirovitch Poutine n’est ni la Fédération de Russie, ni le peuple russe, mais une personne physique concrète. Qui, au prix d’un long et dur labeur, s’est emparée des rênes de la Fédération et du peuple. Et qui, en conséquence de quoi, se confond de plus en plus souvent avec cette Fédération et ce peuple.

Personnellement, par exemple, je n’arrive pas à me débarrasser de l’impression que tout ce qui arrive à la Russie ces deux dernières années – entre la Russie et l’Ukraine, et surtout entre la Russie et l’Occident – s’est produit parce qu’un homme en particulier a extrapolé ses relations bien concrètes avec les autres et les émotions qui en découlent – disons, la frustration, disons, la méfiance, disons, la sensation de rejet – à la totalité des cent quarante millions de personnes qui peuplent ce pays occupant un septième des terres émergées. Personnellement, par exemple, j’ai le sentiment qu’une personne physique en particulier projette ses qualités personnelles et professionnelles – disons, la manie du soupçon, disons, certaines représentations de l’amitié et de la trahison, disons, les notions qu’il a tirées de la rue sur la nature et les méthodes de résolution des conflits – sur les relations entre les grandes puissances. Pour résumer, j’ai la sensation que la Russie s’est engagée dans une confrontation avec le monde entier, parce qu’un homme en particulier considère qu’il s’est fait doubler.

À ce stade, sans doute chacun devrait-il tout de même s’examiner un peu et se demander : est-ce vraiment un énorme problème pour la Russie qu’on ne l’écoute pas quand se décident les destinées des dictateurs arabes, ou cela ne dérange-t-il qu’un homme en particulier ? La Russie est-elle humiliée quand on ne serre pas la main de cet homme en particulier lors des sommets ? Est-ce à la Russie qu’on refuse une poignée de main ou, au bout du compte, à cet homme en particulier ? Et pour quelle raison ? Et la Russie – la Russie tout entière – doit-elle être à présent placée sous le feu des armes pour qu’on la lui donne, cette poignée de main, même si c’est de manière contrainte et forcée ?

Si l’on a transféré des milliers (pour l’instant) de soldats et d’officiers, des dizaines (pour l’instant) d’avions d’assaut et de navires de guerre, si l’on a de nouveau coupé dans les dépenses publiques et augmenté les budgets militaires, si l’on a de nouveau rincé les malheureux cerveaux de la population, déjà cent fois essorés et desséchés, n’est-ce pas simplement pour qu’une personne physique en particulier se sente respectée, ou du moins n’ait plus l’impression de ne pas être respectée par les participants des sommets ? Or, si ceux-ci ne le respectent pas, c’est pour la bonne raison qu’il les a très habilement obligés à s’agenouiller devant lui, dans leurs costumes hors de prix, les a forcés à oublier tous leurs mots ronflants et leurs serments électoraux, prouvant une fois de plus la justesse de ses idées sur un monde où l’on ne doit pas acculer un rat, où chaque petite personne a un prix auquel on peut l’acheter et où, dans une bagarre, l’important est de frapper le premier.

Même si, ni Barack Obama, ni François Hollande, ni Angela Merkel, j’en suis certain, n’ont joué des poings dans les rues de Leningrad, n’ont recruté de mouchards pour le KGB et, dans les années 1990, se sont occupés de tout autre chose, neuf Russes sur dix sont d’accord avec la façon de voir de Poutine. Tels sont les résultats des enquêtes du VTsIOM.

Et le VTsIOM dit aussi ceci : parmi nous, neuf personnes sur dix ne veulent pas se poser de questions ou ne savent même pas que c’est possible. Parmi nous, neuf personnes sur dix confondent Poutine et la Russie tout comme Poutine lui-même confond Poutine et la Russie. Parmi nous, neuf personnes sur dix sont prêtes à répondre de Poutine, puisque Poutine répond d’eux.

Quant aux 10 % restants, comme on l’a déjà indiqué, ils peuvent débarrasser le plancher (pour l’instant).

Publié: 
October 24, 2015

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