September 14, 2015

Une sclérose nationale

Je suis né en juin 1979 : précisément le mois et l’année où l’Union soviétique a commencé à déployer massivement ses troupes en Afghanistan, autrement dit quand, de fait, la guerre d’Afghanistan a débuté pour notre peuple.

La décision a été prise par le Politburo. On y voyait le renforcement des islamistes afghans comme une menace pour l’Union soviétique : l’islamisme risquait de se répandre via la frontière avec le Tadjikistan et d’autres républiques d’Asie centrale.

L’URSS paraissait alors à l’apogée de sa puissance économique et militaire. Le décret secret pris par le président des États-Unis, Jimmy Carter, sur leur aide aux moudjahidines n’a été signé que le 3 juillet, après le début de l’intervention soviétique à grande échelle. Mais il est fort peu probable que Carter ait ne serait-ce qu’osé rêver au fait que ce décret aboutirait à la victoire des États-Unis face à l’Union soviétique. La guerre d’Afghanistan a épuisé l’économie de l’URSS et, en définitive, précipité son effondrement, réalisant directement le scénario que le Politburo voulait éviter à tout prix.

Le Politburo se composait déjà de vieillards séniles qui ne savaient pas comment réagir face au monde en mutation et cherchaient au contraire à l’empêcher de changer par la force militaire. Et il n’y avait personne pour l’arrêter ou rectifier l’erreur : depuis trois générations, le Soviétique était habitué à se taire, à apporter ses propres enfants devant la gueule du pouvoir, afin qu’il les broie de ses dents cariées, et à applaudir avec enthousiasme quand il rotait, une fois rassasié.

Et voilà que j’ai trente-six ans. Brejnev est mort, Iazov est mort, Andropov est mort. L’Union soviétique a crevé. Mais l’homme soviétique n’a pas dégénéré. Et trente-six ans plus tard, il applaudit de nouveau quand ses fils s’en vont combattre dans quelque pays lointain de rien du tout, dirigé par un énième dictateur inféodé au Kremlin, voleur et criminel de guerre de père en fils.

Tandis que les autorités se justifient à coups de mensonges sans conviction, se couvrant tantôt d’une feuille de vigne, tantôt d’une autre, les réseaux sociaux regorgent de selfies de nos soldats en Syrie. Des fusiliers, des aviateurs, des marins se photographient à côté de portraits de rue d’Assad, avec des collègues syriens, des femmes syriennes. Nous voilà de nouveau dans la merde. Un peu plus tard, ils nous reparleront avec condescendance de devoir international et, encore une fois, ils nous ressortiront, sur le ton de la confidence, la géopolitique judéo-maçonnique. Et nous y croirons encore une fois… De fait, nous y croyons déjà.

L’homme soviétique est vraiment béni ! Il a oublié les milliers et les milliers de cercueils de plomb qui revenaient tout récemment encore d’un pays lointain – dans mon enfance. L’homme soviétique a oublié que c’est exactement la même aventure, destinée à empêcher son empire de s’effondrer, qui a provoqué justement l’effondrement de son empire. L’homme soviétique a oublié les files d’attente pour acheter du saucisson, les cartes de rationnement, l’hyperinflation, la pauvreté et le chaos. L’homme soviétique est un poisson rouge. Il ne se souvient de rien.

Il ne se souvient pas de l’attentat terroriste de Beslan, il ne se souvient pas de la prise d’otage au théâtre Doubrovka, il ne se souvient pas des attentats dans le métro, il ne se souvient pas et ne veut pas se souvenir de comment ont commencé et comment se sont terminées les guerres en Tchétchénie. Il ne se souvient pas du cannibalisme du Kremlin sous Lénine et Staline. Il ne se souvient pas des camps, il ne se souvient pas que les cadavres de centaines de milliers de fusillés et d’esclaves morts d’épuisement gisent encore dans le permafrost de la Sibérie orientale, aussi épargnés par la décomposition que s’ils s’étaient éteints hier. Il ne souhaite pas se souvenir des émeutes paysannes de la faim, réprimées à coups de gaz toxiques.

En lieu et place de mémoire, il a l’interminable délire typhique de la télévision, des cauchemars poisseux aux intrigues absurdes et ineptes. Ce que les Soloviov et les Tolstoï actuels appellent « vérité » et « réalité » sont pour lui une vérité et une réalité incontestables. Un nouveau jour va se lever et, avec lui, une nouvelle vérité. L’homme soviétique, hypnotisé, ne connaît pas son véritable passé, il ne comprend rien.

C’est une bonne pâte : il ne se souvient pas du mal qu’on lui a fait. Il a tout pardonné aux autorités et il leur pardonnera tout. Encore et encore, le voilà qui entre dans la transe du lapin hypnotisé par les phares d’une voiture, dont il est coutumier. De nouveau prêt à être dévoré.

Engloutis-nous, Moloch ! Prends nos terres, nos vies, empare-toi de nos âmes ! Nous ne sentirons rien ! Nous ne comprendrons rien ! Nous accuserons nos ennemis de tous nos maux, et nous encenserons nos chefs. Nous ne nous souviendrons jamais de rien ! Nous n’apprendrons jamais rien !

Nous sommes frappés de sclérose, Moloch. Nos vies ne valent rien. Les autres peuples ont une histoire, tandis que nous, de chaque jour nous faisons table rase.

Publié: 
September 14, 2015

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