Doit-on obligatoirement avaler quand on suce ? Cette
question s’est posée avec une nouvelle acuité à l’intelligentsia russe.
Quand le pouvoir est entre les mains d’imposteurs, ces derniers disposent de deux moyens pour ne plus le lâcher : le mensonge et la violence. Par violence, nous n’entendons pas nécessairement des répressions massives : des répressions ponctuelles s’avéreront tout à fait efficaces. Par la démonstration de leur force, et leur capacité à utiliser cette force sans hésitation pour défendre leur pouvoir, les imposteurs tentent d’intimider et de saper toute opposition. 2017 n’est pas 1937. À l’ère de la télévision, les fourgons nocturnes et le goulag sont superflus : il suffit de tuer quelques opposants importants et d’emprisonner quelques libres penseurs connus pour que les autres opposants se comportent plus modestement et que les libres penseurs tiennent leur langue. Tel est l’avantage de la société de l’information sur la société industrielle. Mais dans la société de l’information, le mensonge, c’est-à-dire la désinformation totale de la population, est un outil encore plus efficace d’usurpation du pouvoir et de conservation de ce pouvoir usurpé.
Le mensonge n’est pas seulement une représentation altérée de ce qui se passe dans le pays et dans le monde. Ce n’est pas seulement la confusion et la tromperie délibérées de la population, opposants comme partisans, par un homme politique qui dissimule ses intentions afin de juguler toute tentative de résistance. C’est aussi la création d’un environnement mythologique virtuel que les imposteurs substituent à la réalité objective. Privée d’accès à une image fidèle du monde extérieur, la population reçoit une image simplifiée, pervertie, avec des accents émotionnels mal placés – et en même temps des accents extrêmement puissants, liés à des mythes et archétypes nationaux et culturels – et ces derniers sont si forts qu’ils peuvent complètement bloquer la capacité d’une personne ordinaire à analyser la situation de manière critique. En créant, gonflant ou imitant une guerre avec un ennemi nouveau ou éternel (fascistes, Tchétchènes, Juifs, libéraux, nationalistes, homosexuels, Américains, Albanais, Serbes, Arméniens, Tutsis), les imposteurs peuvent, en très peu de temps, faire passer la conscience des masses en mode Guerre, c’est-à-dire que la population est forcée de penser les choses en termes de « nous ou eux » et de choisir d’être « avec ou contre nous ». En menant cette guerre, les imposteurs s’assurent le soutien de la majorité grâce à une diabolisation et un étranglement de l’ennemi désigné, qu’il soit réel (Tutsis) ou symbolique (Américains). Cela se fait systématiquement dans l’intérêt exclusif des imposteurs et pour leur permettre de conserver le pouvoir. La guerre devient une source de légitimité pour les imposteurs. Personne ne les a élus, mais quand on est en guerre, on n’organise pas d’élections. Les choses paraissent simples : il y a des oppresseurs (même si, dans le monde moderne, l’oppression se réduit à la confiscation des ressources de l’État par un groupe d’individus aléatoires) et il y a des opprimés (même s’ils sont simplement privés de leur droit légitime à une partie des richesses de leur pays). Les oppresseurs désorientent le peuple dans le but de garder le pouvoir le plus longtemps possible. Le peuple vit dans une réalité imaginaire et combat un ennemi imaginaire, au lieu de prendre conscience de la source réelle de ses problèmes et de comprendre pourquoi il est lésé.
Mais il existe un troisième élément dans ce système, que nous avons coutume, dans notre pays, d’appeler l’intelligentsia. Celle-ci, grâce à son éducation et à ses compétences professionnelles en matière d’analyse critique, comprend exactement ce qui se passe dans le pays. Bien qu’elle ait été élevée dans le même contexte culturel, historique et archétypal, elle n’en est pas l’otage. Elle sait ce qu’est un mythe, elle est capable de le distinguer de la réalité, surtout lorsque ce mythe est une resucée insipide et brute de décoffrage. Elle sait faire la différence entre les fascistes de Kiev en 1941 et les « fascistes » de Kiev en 2014. Elle connaît le mot « Anschluss ». Elle a une mémoire plus longue et plus précise. Sa capacité à faire des parallèles historiques lui permet de ne pas être surprise par chaque nouvelle cabriole des autorités et de ne pas la prendre pour argent comptant. Sa proximité avec le pouvoir et sa compréhension approximative du mécanisme de sa structure l’empêchent de le considérer comme sacré.
En bref, l’intelligentsia comprend à peu près comment les choses fonctionnent réellement. Avec moins de détails et plus de romantisme que n’en perçoivent les gens au pouvoir, mais avec plus d’objectivité et de détachement. C’est pourquoi l’intelligentsia représente un danger particulier pour les autorités : l’outil le plus important dont disposent les imposteurs pour s’accrocher au pouvoir – le mensonge – fonctionne beaucoup moins bien sur elle.
En outre, sans l’aide de l’intelligentsia, le pouvoir ne sera pas en mesure de recréer et d’appliquer cet outil. L’usurpateur de base – qu’il soit militaire dénué de ruse ou guébiste spécialiste de la ruse – n’est généralement pas un créatif. Il ne sait pas synthétiser ou diffuser les mythes. Dans notre histoire, par exemple, le dernier personnage à avoir su combiner les deux était Vladimir Lénine. Ses prédécesseurs et ses successeurs ont eu besoin du secours et du soutien de l’intelligentsia (et aux étapes les plus précoces, du clergé) pour embobiner, décerveler, corrompre et subjuguer le peuple.
L’intrigue éculée sur la vente d’une âme au diable est à ce point éculée précisément parce que tout intellectuel vivant dans un État autoritaire, qui a compris autant qu’il peut les injustices de l’ordre mondial et qui a acquis un minimum de notoriété en tant que maître à penser, reçoit un jour une invitation. On lui demande de renoncer à ses tentatives d’analyse critique et de mettre son talent au service de la Patrie, c’est-à-dire de l’ensemble des personnes qui, à l’heure du rendez-vous, y détiennent le pouvoir en opprimant et en désinformant le peuple.
L’image du diable, choisie par des natures subtiles et créatives pour décrire la tentation à laquelle elles ont été soumises est ici très juste… et vient du fait qu’eux, les salopards, comprennent tout parfaitement. Ils savent auprès de qui prendre l’argent et auprès de qui aller chercher une décoration, dans quelle fête d’entreprise et à quel concert triomphal aller chanter. De qui prendre des coups de balai plutôt que des coups de fouet. Ils savent pour qui et contre qui faire campagne. Tous les journalistes-artistes-peintres-réalisateurs-écrivains le comprennent. Conservateurs de musée, intervenants dans les médias, historiens, chanteurs lyriques et physiciens. Ce sont tous des gens intelligents, ils ne sont pas nés dans l’intelligentsia, ils y ont accédé. Et ils ont réussi à obtenir assez de succès dans leur environnement hautement compétitif pour être remarqués par les autorités. Autrement dit, ils sont suffisamment intelligents pour comprendre ce que les autorités attendent exactement d’eux.
À savoir : qu’ils ferment les yeux sur le mensonge et la violence, qu’ils les aident à mentir de manière plus convaincante et plus élégante. Qu’ils s’opposent au peuple (à l’instar des autorités) et se retournent contre lui. Et enfin (ce qui rend cette comparaison pathétique tout à fait exacte) qu’ils croient eux-mêmes aux mensonges, après avoir renoncé à leur ancien moi. Une opération vraiment diabolique, sans hyperbole.
Certains n’hésitent pas une seconde : nombreux sont ceux à devenir d’eux-mêmes des carpettes sur le seuil du pouvoir, tels des commis-voyageurs effectuant la tournée des popotes pour proposer leur âme, à la recherche du service des enfers qui sera intéressé et leur offrira un prix raisonnable. Et ceux qui butent sur la dissonance cognitive se trouvent des justifications, des explications. Ce n’est qu’une question de temps, et une personne intelligente qui comprend la complexité de l’ordre mondial et qui est capable de tout contextualiser ne sera pas à court d’arguments. D’autant que l’alternative au coup de balai est le coup de fouet. Il suffit d’en fouetter un pour que les autres y réfléchissent à deux fois.
Allons-nous condamner cette intelligentsia minable ? Non, nous nous en abstiendrons. Tout le monde veut vivre et tout le monde veut vivre bien. Et pour l’héroïsme personnel, il faut des raisons très sérieuses : si des ennemis menacent de brûler notre maison natale , par exemple, alors oui, il le faudra bien. Mais s’il ne s’agit que d’une dictature télévisuelle, comme chez nous, alors ce n’est pas grave, la dissonance cognitive est tout à fait tolérable. Chantons, dansons, planons un peu, faisons un peu de promotion.
Mais on peut quand même être honnête avec soi, non ? Au moins avec soi-même ? On vend son âme, mais on continue à faire un doigt d’honneur dans sa poche ? Le doigt d’honneur dans la poche, c’est chez nous la forme la plus populaire de résistance aux imposteurs et aux usurpateurs.