Ania a trente ans. Elle possède sa propre affaire : un petit magasin en ligne qui vend toutes sortes d’accessoires amusants. Elle a entendu parler des nouveaux impôts et taxes que la Douma d’État s’apprête à mettre en place et s’interroge, incrédule : « C’est vrai ? Ce serait la fin des haricots ! »
Et Sacha ne dit pas autre chose, lui qui essaie depuis cinq ans déjà de faire décoller son restaurant à Moscou. Ce sont des connaissances à moi.
Et tout le milieu des entreprises s’en est allé trouver le ministre des Finances pour lui dire, incrédule : « C’est vrai ? Dites-nous que c’est une blague ! » Et le ministre de répondre à la délégation : « Votre position n’est pas constructive, point. Vous étiez avec nous quand nous avons annexé la Crimée ! Tout le monde a voté pour cette annexion.
— Mais payer ? Pourquoi payer ? Et pourquoi nous, précisément ? » demandent en quelque sorte Ania, Sacha et l’Union russe des industriels et des entrepreneurs.
La situation est, en effet, nouvelle. Auparavant, les projets déments de l’État et la vie privée de ses dirigeants étaient financés en pompant les boues marronasses des entrailles de la patrie. Les citoyens n’étaient pas concernés : qu’ils pompent donc. Dans les périodes les plus fastes, des bienfaits nous sont échus de ces mêmes entrailles : une éducation et une médecine gratuites.
Quant à moi, je ne veux pas me souiller avec le pétrole. C’est votre pétrole, pas le mien ! Je n’en ai pas besoin, moi. Buvez-le, bouffez-le, barbotez dedans ! Servezvous-en pour bâtir Sotchi et des datchas, des tanks et des banques, multipliez les devis par dix, versez le pétrole dans vos poches, faites-le clapoter en marchant. Parce que vous l’avez mérité : pour lui, vous avez trahi et courtisé, menti à autrui et à vous-mêmes, oublié honneur et dignité, humilié et détruit. Vous vous êtes hissés au sommet de la chaîne alimentaire. Et maintenant, vous avez le droit sacro-saint de ne plus rien faire, de vous contenter de sucer cette boue noire et de transformer en or mort tout ce que vous touchez.
Je n’ai jamais vu la couleur de votre pétrole et je n’en ai aucune envie : il me dégoûte.
Et je pense qu’il dégoûte tous ceux qui s’efforcent de créer leur entreprise en Russie.
Pendant que vous injectiez de la boue noire dans vos estomacs et vos ego, eux, ils travaillaient. Ils ne se sont pas bâti un palais à Antibes ni payé un club de foot. Ils ne se versent pas le salaire le plus élevé du monde, ils ne se versent même pas de salaire du tout : ils subviennent juste à leurs besoins. Aux leurs et, du même coup, à ceux de milliers d’autres gens. Ils gagnent leur argent, ils ne le détournent pas.
Pour vous, ils n’ont jamais été que du plancton, du menu fretin cherchant à se faire bien voir, n’ayant qu’un intérêt : au moins, ils se débrouillent tout seuls, sans exiger d’en croquer, à la différence des employés de l’État. Tant qu’il y avait assez de boue noire, le plancton avait le droit de vivre. Vous vous targuiez d’un taux d’imposition particulièrement bas sur les petites entreprises, même si, à côté des taxes, il y a toujours eu des frais annexes. Vous laissiez livrés à eux-mêmes les siloviki de niveau inférieur en leur disant : « Voici du plancton pour vous nourrir. Croissez et multipliez-vous. Et nous, pendant ce temps, nous allons faire tourner le monde, parce que tout le reste a fini par nous lasser. »
Sauf qu’il s’est produit autre chose : une hernie due à une surcharge excessive. La colonne vertébrale s’est fissurée. Nous avons récupéré la Crimée, mais elle est maudite : désormais nous allons passer notre vie à la pousser vers le sommet de la montagne.
Quant à la boue, au lieu d’être épaisse et roborative, elle est devenue aqueuse, incapable de vous rassasier. Le rouble a dégringolé six pieds sous terre. Des gargouillis d’angoisse sont remontés de vos estomacs. Vous agitez votre tête pesante au bout d’un cou arthritique, vous faites avidement claquer vos cinq rangées de dents, vous cherchez : qui croquer, maintenant ? Et voilà, vous avez trouvé !
« Taxons les petites et moyennes entreprises ! Qu’ils nous paient leur droit de respirer ! Qu’ils financent leur droit d’exister ! Qu’Untel verse six cent mille par trimestre, et un autre six millions ! C’est à nous d’en décider, parce que nous sommes les maîtres de toujours et que ce fief est le nôtre. Alors prenez connaissance de votre nouveau contrat social, insignifiantes créatures ! Et pour ceux à qui il ne conviendrait pas, nous en avons un autre : qu’ils aillent interroger cinq cent mille punaises du monde des affaires qui dorment en cellules pour avoir refusé de s’accorder avec les autorités ! »
Dans la « maudite » Amérique, un autre contrat est en vigueur : là-bas, c’est précisément parce qu’il paie un impôt que le citoyen acquiert le droit de formuler des exigences au gouvernement et à l’État. Là-bas, les gens savent qu’ils se délestent d’une partie d’eux-mêmes et veulent comprendre pourquoi. Chacun calcule à la fin de l’année ce qu’il doit à l’État. Et il lui demande des comptes pour chaque centime versé. Là-bas, le refus de voir leurs gains servir à guerroyer en Asie ou au Proche-Orient a fini par faire cesser ces guerres. Là-bas, ceux qui ont accédé au pouvoir sont sans cesse scrutés au microscope, toujours présumés coupables, toujours obligés de se justifier. Là-bas, l’argent de l’État n’est pas au peuple et donc à personne, mais à chacun pris nommément. Autrement dit, le voler n’a rien de facile. Et il en va de même dans toute la « maudite » Europe.
Chez eux, le « contribuable » est au-dessus du « citoyen ».
Chez nous, au-dessous. Le « citoyen » est au pire un non sens, un son creux, le terme qu’on emploie pour apostropher un inconnu dans le trolley, ou dont les policiers s’adressent à l’individu qu’ils viennent d’arrêter. Le « contribuable », lui, est un réfractaire notoire, toujours coupable, en sursis, et de ce fait n’ayant droit à rien en échange de l’argent qu’on lui soutire.
« Bouclez-la et aboulez le fric, leur disent les autorités en essuyant la boue noire à leurs lèvres. La façon dont nous le dépensons ne vous regarde pas. »
Sur la Crimée à-vous-à-nous, sur des ponts-tunnels insensés partant de nulle part pour aller nulle part au prix de milliards ahurissants, sur le fait que nos sous-marins nucléaires et nos bombardiers stratégiques grouillent à la surface du globe, mettant à l’épreuve les faiblesses des Lettons, des Polonais, des Américains, et du même coup des Japonais, des Canadiens, des Australiens… Pourquoi ? Ben comme ça ! On les a bien eus, pigé ?
Et de façon générale, sur un budget militaire hypertrophié, parce que depuis la conférence de Yalta, rien n’a changé dans le monde, parce que la Troisième Guerre mondiale peut être gagnée, en cas de besoin !
Payez, bande d’abrutis ! Sautez, faites tinter la monnaie, allongez le fric et ne vous avisez pas de nous demander pourquoi des tanks et des bombardiers et pas des écoles et des hôpitaux, et n’allez pas bégayer devant la somme que nous empochons pour nous rétribuer des soins que nous prenons pour chaque rouble d’impôt. Regardez donc Magnitski , dont nous n’écrirons même pas le nom correctement : il a bégayé et où ça l’a mené ? Voilà ! Et vous n’avez pas entendu parler du principe kolkhozien ? Pour qu’une vache mange moins, il faut moins la nourrir et la traire davantage. Alors allons-y, vous avez meuglé un petit coup, eh bien soit, parce que votre industrie, elle n’est pas seulement laitière, mais aussi bouchère ! »
Sacha dit : « Je n’en peux plus. S’ils introduisent ces nouvelles taxes, je vais licencier tout mon personnel et je ne ferai plus rien ici. Plus jamais. » Ania dit : « S’ils m’obligent vraiment à payer, je ferme mon entreprise, je mets mon appartement en location et je m’en vais en Inde. Je ne veux plus nourrir cet État. »
La vache va crever. Eh bien, qu’elle crève. La viande morte, ce n’est pas mal non plus, même si elle est un peu dure. Ils la rongeront jusqu’à l’os, ça suffira pour passer l’hiver, et puisqu’on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait, inutile d’y penser.