« L’armée russe mène une opération spéciale de dénazification de l’Ukraine pour libérer Kharkov, Marioupol et Nikolaïev des bataillons nazis. L’opération se déroule comme prévu et aurait été menée à bien si les militants nazis n’avaient pas pris les civils en otage. Ils font exploser des immeubles d’habitation et des hôpitaux, où se trouvent des femmes et des enfants ukrainiens, afin de rejeter la responsabilité sur les troupes russes, faute de quoi le flux d’argent et d’armes en provenance de l’Occident se tarira. À ce propos, la Russie n’a pas attaqué l’Ukraine, elle a été forcée de procéder à une attaque préventive, sans quoi, six heures après seulement, l’Ukraine aurait attaqué la première. En outre, Kiev mettait au point la bombe atomique pour l’utiliser contre Moscou, et, dans des laboratoires secrets en Ukraine, les Américains créaient des souches agressives de coronavirus destinées à n’affecter que les Russes et à se propager grâce aux oiseaux migrateurs. Et, d’une manière générale, l’Ukraine n’est qu’un champ de bataille entre la Russie et les États-Unis, où se joue le sort du futur ordre mondial. »
Comment peut-on croire à un délire qui pervertit complètement la réalité en faisant passer le noir pour le blanc ? Comment peut-on qualifier l’agresseur évident pour le pacificateur alors qu’il existe des milliers de preuves documentaires de l’agression ?
C’est pourtant cette absurdité qui constitue la position officielle de la Russie. Et, oui, nombreux sont les Russes à y avoir cru.
La fracture a traversé des millions de familles : les plus âgés acceptent une image du monde qui ressemble à un négatif photographique, se disputant et se querellant, au point d’en avoir la voix éraillée, avec leur parentèle plus jeune, pour qui la falsification et les mensonges de ces informations sont évidents. La propagande poutinienne, responsable de la préparation psycho-émotionnelle et de la justification de la guerre fratricide et invasive menée contre l’Ukraine, s’avère une fois de plus incroyablement efficace, même lorsqu’on pense que ses mensonges devraient sauter aux yeux de n’importe qui.
Comment expliquer ce phénomène ? Tout de même pas seulement par la crédulité du téléspectateur russe ? Après tout, Internet existe, en Russie, et tout le monde peut y trouver la vérité sur la guerre en Ukraine. N’importe qui peut regarder la vérité en face s’il le souhaite ! Non ?
Mais la vérité sur la guerre est éradiquée par tous les moyens possibles. Si vous cherchez des informations sur l’Ukraine en Russie, vous ne verrez jamais le mot « guerre ». Car ce mot, de même que toute information sur la situation au front qui diffère des déclarations propagandistes, constitue désormais un délit pénal. Quinze ans de prison pour « diffusion d’informations diffamant les actions de l’armée russe ». Trois ans pour les appels contre la guerre. Même la Novaïa Gazeta, qui vient de recevoir le prix Nobel de la paix pour son honnêteté et son courage, est obligée de supprimer le mot « guerre » de ses unes. Tous les autres médias critiques et réseaux sociaux échappant au contrôle du gouvernement ont été interdits et bloqués au cours de cette guerre. Les Russes sont de plus en plus enfermés dans un environnement hermétique auquel la vérité n’a pas accès.
Mais il n’y a pas que cela, bien sûr. Des vidéos de bombardements, des photos de blessés et de morts traversent la membrane de la censure. Cependant, les faits, les clichés et les vidéos de témoignages s’avèrent sans importance. Car, au bout du compte, ils peuvent être négligés, ou mis en doute, voire recevoir une explication différente si on les place dans un récit diamétralement opposé. Or c’est le récit qui prime. Le monde imaginaire a beaucoup plus de pouvoir sur les gens que la réalité.
Depuis la victoire de la Grande Guerre patriotique et le vol spatial de Iouri Gagarine, mon pays n’a plus connu de triomphes. Les gens n’ont plus eu aucune raison de s’enorgueillir de leur patrie.
La victoire de la Grande Guerre patriotique a eu un coût monstrueux pour le peuple soviétique : au moins vingt millions de morts, on comptait des victimes littéralement dans chaque famille. Payées par le sang de nos proches, la guerre et la victoire sont devenues sacrées. Les idéologues et les communicants poutiniens ont décidé d’en faire la source de leur légitimation, en présentant Poutine et son entourage comme les héritiers des vainqueurs.
Dans leur vie privée, la plupart des Russes sont totalement impuissants et désarmés face à l’État, qui leur inculque une conscience loyale plutôt que civique. La population est extrêmement demandeuse en matière de respect, du sentiment de sa dignité, or le régime poutinien repose précisément sur l’écrasement de la dignité humaine, précisément sur l’apathie politique et l’inculcation d’un sentiment d’impuissance. Au lieu de la dignité et du respect qu’ils attendent, on présente aux gens un chauvinisme impérial que l’on maquille en patriotisme. Les autorités sont incapables d’améliorer la vie des Russes, qui se détériore depuis de nombreuses années, s’appauvrissant et se raccourcissant. Le peuple est malheureux, aigri, pauvre et effrayé. Et, par-dessus le marché, il est tourmenté par le sentiment d’avoir une vie dénuée de but et de perspective, qui empire d’année en année. Et même si les gens comprennent au fond d’eux qui est responsable de leurs malheurs (ce ne sont ni Zelensky ni Biden qui défèquent dans leurs ascenseurs !), ils n’ont pas le courage de l’admettre, pas même à eux-mêmes.
La propagande leur offre un mythe confortable et édifiant qui leur permet d’accepter leur existence. Il suffit de rejeter les faits, de croire que la Grande Guerre patriotique ne s’est jamais terminée et qu’elle se poursuit jusqu’à aujourd’hui, que la génération actuelle est également impliquée dans les exploits de ses ancêtres, dont nous ne pouvons pas trahir la mémoire. Le sentiment d’une participation universelle à une grande mission historique joue un rôle psychothérapeutique extrêmement important, surtout dans un pays où presque personne ne croit sérieusement en Dieu. Pendant huit longues années, depuis l’annexion de la Crimée, tous les efforts de propagande des autorités ont visé à convaincre les gens que la conquête des territoires était justifiée par la guerre contre les nazis.
Quelques photos de nationalistes brandissant des bannières ornées de croix gammées, et des images de marches aux flambeaux à Kiev il y a dix ans, ont suffi à convaincre l’opinion publique russe que les nazis dirigeaient l’Ukraine. L’élection de Vladimir Zelensky, juif russophone, au poste de Président avec une majorité décisive lors d’un vote populaire direct n’y a rien changé. Les faits dans leur ensemble n’ont aucune importance. Ce qui compte est ailleurs.
Les gens retrouvent soudain un sens à leur vie. Ils ont enfin la possibilité d’être fiers de leur pays. Cela devient au quotidien un ersatz important de respect pour soi-même. Même s’ils ne se lèvent pas de leur canapé, mais ressentent déjà la baisse de leur niveau de vie à cause des sanctions occidentales, ils ont le sentiment de mener aussi une guerre pour leur vérité, voire de sacrifier quelque chose dans cette guerre. De plus, la réponse consolidée de l’Occident à l’invasion russe est extraite de son contexte par la propagande et présentée comme une agression des États-Unis et de leurs alliés, qui vise à affaiblir et détruire la Russie, comme Poutine ne cesse de nous le répéter depuis toutes ces années.
Non, ce n’est pas la réalité, c’est un brouillard né d’un shoot d’héroïne, mais l’héroïne procure aussi euphorie et oubli, l’héroïne soulage la douleur.
Il est incroyablement difficile de faire changer d’avis ceux qui croient en la légitimité de l’« opération spéciale » en Ukraine : le fait est qu’admettre que ce sont les troupes russes qui bombardent les villes ukrainiennes, détruisent les hôpitaux et les écoles, que ce sont des femmes et des enfants ukrainiens qui meurent de leurs mains, que ce n’est pas un bataillon nationaliste isolé mais le peuple ukrainien tout entier qui s’y oppose, c’est admettre que l’on en est soi-même complice. Cela signifie perdre presque le seul soutien qui permet de ne pas sombrer complètement dans les ténèbres existentielles, de ne pas se perdre soi-même. Reconnaître la réalité, c’est perdre la certitude qu’on est quelqu’un de bien – sentiment fondamental, absolument nécessaire à la vie – et accepter le sentiment de culpabilité et de responsabilité pour complicité dans une guerre inique. Et il faudra alors traiter son camp – camp du mal, camp de son dirigeant – de tyran. Et soit cela exige un tout autre niveau de courage, car cela vous pousse à sortir de chez vous pour mener une lutte désespérée et très probablement vouée à l’échec, soit cela vous oblige à vous avouer votre propre lâcheté.
La propagande poutinienne nous a fait tomber dans un piège terrible. En nous faisant miroiter rancœur et nostalgie impériale, en nous donnant le sentiment de communier dans une grande mission historique, elle rend mon peuple complice de crimes de guerre. Et plus le sang coulera, plus il sera difficile de croire à la vérité sans se perdre complètement.
Et pourtant, je suis sûr que ce moment viendra. On le redoute aussi au Kremlin, sinon pourquoi interdirait-on toutes les sources d’information qui appellent simplement la guerre « guerre ».
Dans le monde d’aujourd’hui, cependant, on ne peut pas bloquer la vérité. Les milliers de soldats russes tués pendant la guerre rentreront tôt ou tard chez eux dans des sacs en plastique noir. Des dizaines de milliers d’entre eux reviendront du front et raconteront à leurs familles qu’ils se sont battus non pas contre des nazis, mais contre des gens que nous appelions autrefois des frères. Les millions d’Ukrainiens qui ont fui leur maison et ceux qui ont perdu leurs proches appelleront un jour leurs parents en Russie et leur raconteront ce qui s’est passé.
C’est un terrible prix à payer pour simplement croire en la réalité. Mais je veux croire que nous trouverons un jour la force de regarder la vérité en face.