June 11, 2019

L’Hydre

À ce qui se dit, la société civile russe célébrerait sa première victoire. Elle a réussi à arracher Ivan Golounov des mâchoires de l’hydre, pourtant célèbre pour sa morsure létale. À le faire sortir de ses entrailles sans qu’il ait été digéré par ses sucs gastriques. Jamais encore l’hydre n’avait desserré les mâchoires, elle dévorait toutes ses proies – coupables ou innocentes – jusqu’au bout, rongeant simplement parce qu’elle était faite comme ça, bâtie autour de son privilège sacré de manger des personnes vivantes, et parce qu’elle ne pouvait jamais permettre à quiconque de douter de son droit à le faire.

Mais là, il s’est passé quelque chose. La mobilisation instantanée de dizaines de milliers de personnes et de centaines de célébrités, l’unanimité avec laquelle Lioudmila Oulitskaïa, Tina Kandelaki, Lev Rubinstein et Ivan Ourgant ont appelé à la libération de Golounov était sans précédent en Russie. Le problème n’était pas seulement que le système avait décidé d’écraser un journaliste d’investigation farouche – il en avait déjà écrasé de semblables et de différents –, c’était aussi que n’importe qui pouvait se mettre à la place de Golounov.

Parce que, dans notre pays, on peut fourguer à n’importe qui un sac de n’importe quoi, n’importe qui peut voir sa maison « visitée » en son absence, pour qu’on y installe le décor d’un laboratoire de drogue digne des films à succès des réalisateurs du ministère de l’Intérieur et du FSB. N’importe qui peut être condamné à sept ans de prison, ou à vingt.

Mais le fait qu’un journaliste connu ait été traité de cette manière signifiait que n’importe qui pouvait subir le même sort. Ce n’est pas seulement une saine colère qui nous a unis, mais la peur. Ce qui nous a unis, c’était le sentiment aigu d’une impuissance absolue et du fait que, si nous gardions le silence maintenant, ils viendraient demain à nous. À nous, c’est-à-dire à toi et à moi.

Deux types de personnes vivent en Russie : les « petites gens » et les « gens importants ». Un « petit homme », c’est quelqu’un qui n’a personne à appeler, s’il lui arrive malheur. Dans tout conflit avec le pouvoir ou simplement avec les « gens importants » qui le servent, le « petit homme » sera inévitablement détruit. Les « petites gens » constituent l’écrasante majorité, mais ils ne l’emporteront jamais sur les « gens importants », parce que leur poids avoisine celui de l’air et leur valeur celle de la merde.

Notre principal malheur ne réside pas dans la non-liberté, notre principal malheur repose sur notre impuissance. L’insignifiance d’un homme, sa vulnérabilité. L’inutilité et l’échec fatal de toute lutte pour soi, pour sa dignité d’homme, pour ses droits. D’où découle la nullité de la dignité humaine. D’où découle la valeur nulle de la vie humaine.

Le dénouement heureux du drame d’Ivan Golounov n’est absolument pas le triomphe de la justice. C’est, comme toujours chez nous, le triomphe de l’opportunisme politique. C’est l’avalanche de la mobilisation dans la société civile et le soutien des élites informelles (en premier lieu, les stars de YouTube pas encore bien dégrossies) qui ont contraint l’hydre à d’abord simuler son accord avec les protestations (par les têtes parlantes que sont Irada Zeïnalova, Margarita Simonian et Valentina Matvienko), puis à régurgiter à contrecœur ce qu’elle avait avalé. On a décidé de ne pas faire de vagues, peut-être parce que la peur et la haine de la population à l’égard des organes de sécurité peuvent devenir de puissants catalyseurs du changement politique.

Mais il s’avère que Golounov a été libéré parce qu’il avait finalement quelqu’un à appeler, même si ce n’était pas un procureur de sa connaissance, mais Oxxxymiron, Oulitskaïa, Face, Rubinstein et Doud. Pozner, Bondartchouk et Ourgant.

Des dizaines de milliers de personnes purgeant des peines de plusieurs années sur la base de fausses accusations n’avaient, quant à elles, personne à qui s’adresser, alors leurs condamnations ont été ignorées par la société civile. Avant Golounov, on n’avait pas l’impression que cela pouvait arriver à n’importe qui. Avant Golounov, non, et maintenant, si.

Mais ce sentiment disparaîtra bientôt, il sera oublié… et remplacé par l’agréable panache d’une victoire facilement obtenue. Les têtes de quelques généraux tomberont et seront jetées à la foule assoiffée de sang. Et, une fois de plus, il nous semblera que ça ne se reproduira plus. Pas après Golounov, non. D’accord, un quart des personnes condamnées en Russie purgent encore des peines au titre de l’article 228, mais il sera à nouveau possible de ne pas y penser. Ou de penser qu’il n’y a pas de fumée sans feu : s’ils ont été collés au trou, c’est qu’il y avait de quoi. Parce qu’il est plus apaisant de penser ainsi. Parce qu’on se fatigue vite de la peur, comme de l’héroïsme.

De nouvelles têtes pousseront à la place de celles qui ont été coupées. C’est ainsi que fonctionne une hydre. Elle se rétablira et continuera à manger. Ayant retenu la leçon, elle s’attaquera cette fois à de plus petites gens. À nous. À nous, c’est-à-dire à toi et à moi.

Publié: 
June 11, 2019

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