August 8, 2014

Comment une chose pareille est-elle possible ?

Ma patrie se transforme rapidement. En l’espace de quelques mois seulement, ma quasi-démocratie en période de transition – à la quasi-économie de marché, aux libertés civiles, certes en lambeaux, mais aux libertés privées intactes – est devenue un pays affreux, hargneux, paranoïaque, sorte de Corée du Nord mordue par un chien enragé, aux yeux en permanence voilés de rouge par la faim et la fièvre, les crocs ruisselants de bave. Un pays où les ennemis politiques sont jetés vivants en pâture aux chiens. Qui possède l’arme nucléaire et des missiles balistiques, mais où il n’y a toujours pas assez de riz pour nourrir une populace terrifiée qui ne connaît rien d’autre depuis un demi-siècle.

Et puis notre Nord, nous l’avons, décrit par Chalamov et Soljenitsyne, et nous devrions nous en souvenir, il devrait nous effrayer, pourtant nous sommes attirés là-bas, vers lui, en lui… Pourquoi ?

Pourquoi, je me le demande, les Russes sont-ils aussi prompts et enthousiastes quand il s’agit de renoncer à la liberté ? Pourquoi accueillent-ils avec un tonnerre d’applaudissements l’interdiction qui leur est faite de se réunir à plus de trois et les peines de cinq ans d’emprisonnement ferme qui les attendent pour avoir reposté des remarques critiques sur les réseaux sociaux ? Quand on introduit la nécessité de s’identifier à l’aide de son passeport pour naviguer sur Internet ? Pourquoi des larmes de joie leur montent-elles aux yeux quand on nous affuble de force d’une Crimée sans intérêt, alors que, six mois plus tôt, cette même Crimée, personne n’en voulait ? Pourquoi se remettent-ils soudain à croire avec une crédulité aussi puérile aux mensonges les plus grossiers, les plus stupides, les moins subtils que leur balance la télévision, comme si toute la fin de l’URSS ne leur avait pas appris à douter des mensonges d’État ? Pourquoi sontils prêts à se battre jusqu’à la mort pour les banques des amis du Président ? Pourquoi se réjouissent-ils qu’au motif de punir nos ennemis, le Président nous interdise de manger ? Pourquoi sont-ils si désireux d’affronter l’Occident ?

D’où leur vient une telle haine à son égard ? Pourquoi une telle méfiance et un tel désir de vengeance ? Vengeance de quoi, d’ailleurs ? Et pourquoi, au nom de cette vengeance sont-ils prêts à renoncer et à la liberté de dire ce qu’ils veulent, et à la liberté de voyager à l’étranger, et à une n ourriture même banale, et à la monnaie qui vient tout juste de cliqueter dans leur poche ?

Je parle… avec mes voisins, mes camarades d’école, mes compagnons de voyage dans les trains et les avions, les grands-mères à l’entrée des immeubles. Je leur demande : « Vous êtes devenus dingues ou quoi ? » Je comprends parfaitement pourquoi le groupe d’individus au pouvoir a besoin de cette litanie de la nouvelle guerre froide : pour rester plus longtemps au pouvoir. Mais pourquoi le peuple, dont la vie dans la future Corée du Nord sera affamée et privée de liberté, s’y précipite-t-il tête la première ? Pourquoi est-il à ce point attiré par le monde glacial et maussade derrière les barbelés ?

Je parle avec mes voisins, des grands-mères, des flics, des hommes d’affaires, des financiers, des écrivains patriotes, des propagandistes de la télé, et je comprends : je suis terriblement loin du peuple. Il m’a semblé, imbécile que je suis, que mon pays bien-aimé se porterait mieux si l’État ôtait le collier qu’il attache au cou de ses citoyens. S’il remettait à chacun la responsabilité de sa propre destinée. S’il permettait aux gens de vivre, de créer, de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs proches et – en construisant leur propre vie de toutes leurs forces – de construire ensemble un nouveau pays, libre, prenant soin de ses citoyens, parce que ce sont eux qui le constituent. Un pays puissant.

Et les gens, je m’en rends compte maintenant, étaient malheureux dans une démocratie de marché. Et les gens avaient le cafard si on ne donnait pas un sens un million de fois plus grand que l’ambition domestique à leurs courtes existences entre canapé et potager. Et les gens avaient peur de décider de tout par eux-mêmes dans le monde déchaîné du capitalisme de consommation. Les gens cherchaient un Chef, aussi bien au sens primitif du terme que dans l’acception que lui donnent les Indiens et les communistes, parce qu’ils avaient du mal à trouver leur propre voie. Ils n’étaient pas habitués et ils étaient maladroits quand il s’agissait de penser par euxmêmes… Ils rêvaient que la télévision pense pour eux. Et, finalement, les gens avaient besoin d’un ennemi, parce que vivre sans ennemi et sans Chef était aussi compliqué que vivre sans qu’on vous donne un objectif. Parce que notre démocratie, bien que de confection vietnamienne, notre liberté, bien que fortuite et aussi désespérée qu’un chien qui se serait arraché de sa laisse, et notre économie, bien qu’issue des turpitudes du marché Tcherkizovski, eh bien tous autant qu’ils étaient, s’avéraient pour la population aussi immenses, terribles et vides que le cosmos.

Nous avons couru, couru dans la toundra, et le soir, nous avons regagné nos tentes et nous nous sommes assis devant l’entrée. Nous n’en avions rien à en faire, finalement, de cette liberté. D’ailleurs, nous ne l’avions même pas demandée : c’était juste que notre laisse avait fini par s’effilocher. Alors que ce que nous voulons, nous, c’est un Chef, un attelage commun, avoir du vent dans les oreilles, du vent dans la tête, déchiqueter les loups, nous battre pour des poissons congelés, avoir auprès de nous le flanc tiède d’un ami et courir sans jamais nous arrêter dans le crépuscule glacé.

Je pensais que nous étions des gens. Il s’est avéré que nous sommes des chiens qui aboient.

Publié: 
August 8, 2014

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