Le Jour de la Victoire est aussi sacré que la Victoire ellemême. Aujourd’hui, alors que chaque décès sur le front se voit en ligne, qu’il a sa propre page sur les réseaux sociaux et qu’il arrive directement sur votre téléphone portable sous forme d’alerte, même cent morts à la guerre paraissent une hécatombe.
Vingt-sept millions ! Comment seulement imaginer cela ? Cela signifie que dans chaque famille, il y a des morts. Des grands-pères et des arrière-grands-pères tués sur les fronts, des femmes et des enfants tués par les bombardements et la famine. La Grande Guerre patriotique a exigé de chaque famille qu’elle sacrifie certains des siens. Les gens ont pris les armes pour défendre leur maison, leur famille : leur femme bien-aimée, leurs enfants. Ils n’avaient pas le choix. L’ennemi avait attaqué traîtreusement, sans déclaration de guerre, en commençant par des bombardements nocturnes sur Kiev paisiblement endormi. Il a bien fallu prendre les armes et faire la guerre. Et si l’on était destiné à mourir, autant que ce soit pour que sa femme et ses enfants puissent être sauvés et continuer à vivre.
Et ils sont morts. Un vrai sacrifice : ces millions d’hommes incrustés dans la terre transmettaient à leurs enfants la vie qu’ils n’avaient pas vécue. Ne restaient plus d’eux que de petites cartes en noir et blanc, dans le coin rouge , sur l’autel domestique des esprits des ancêtres qui avaient donné pour nous toute leur force, tout leur sang, tout leur temps sur cette terre.
Le Jour de la Victoire était un jour de commémoration des aïeux et un jour de vie. Certes, des militaires défilaient sur la place Rouge, mais ces militaires étaient les descendants des défenseurs. Ceux qui avaient pu venir au monde grâce à l’abnégation de leurs pères et de leurs grands-pères. Et la cause qu’ils reprenaient était celle de la défense de leur terre natale, de leur famille.
Le Jour de la Victoire est par essence le Jour des Ancêtres, célébration païenne ancienne où le chagrin pour les disparus se mêle à la joie d’être en vie aujourd’hui… grâce à eux. Ces sentiments et ces significations sont compréhensibles et accessibles à tout un chacun. Ils sont si primordiaux, si puissants que le caractère sacré de cette célébration est ressenti par tous, jusqu’à en avoir la chair de poule : on dirait qu’un flux de force, de sang chaud, venu du lointain passé traverse chacun de nous. Et tout ce que lave ce flux devient également sacré.
Les lieux où le sang a coulé sont transformés en sanctuaires. Les mots utilisés pour parler des sacrifices de nos ancêtres sont sanctifiés… et les slogans creux deviennent des incantations efficaces. Les symboles militaires et culturels que les politiciens plongent dans ce flux sont sanctifiés… et nos cœurs se mettent à battre plus vite à leur simple vue. Et les hommes politiques eux-mêmes, en communion avec lui, en deviennent en quelque sorte les prêtres.
Aussi quiconque porte atteinte à ce qui a été baptisé au sang sacré offense-t-il la mémoire des ancêtres. Car ce qui est saint est infaillible. On ne saurait avoir le moindre doute à son sujet. Les croyants sont prêts à mettre en pièces ceux qui portent atteinte à leurs reliques, tant leur rage sera sincère.
Par conséquent, plus un homme politique est pécheur et sans âme, plus il s’asperge du sang de nos ancêtres : ce fluide le couvrira d’une écorce en téflon, grâce à laquelle il pourra repousser toute critique.
C’est pour cela que les autorités sortent les morts de leurs charniers, qu’elles les font défiler sur les avenues des villes russes, main dans la main avec les vivants. Les morts sont silencieux, ils marchent là où les appellent le ronflement des fanfares militaires et les discours prononcés depuis les tribunes en plastique. Le mutisme des morts et l’obéissance des vivants, qui suivent les ombres de leurs ancêtres, allèchent les prêtres de mascarade : est-il vraiment possible d’attirer ainsi des vivants n’importe où, de leur faire faire n’importe quoi ?
On dirait bien que oui. Cela semble possible. Et c’est ainsi qu’on envoie les vivants mourir sur les fronts d’une guerre de conquête déraisonnable, injuste, en les persuadant que ce sont leurs grands-pères qui les y appellent.
Pourtant, les ancêtres ont juré que ça ne se reproduirait plus, alors quand les prêtres exigent que ça se reproduise, l’essence même du culte de la Victoire est pervertie. La mission de ceux qui ont péri au front était de nous permettre de vivre, sans quoi leur sacrifice n’avait pas de sens. Et si leur mort ne nous protège pas, s’ils tentent eux-mêmes de nous entraîner dans une nouvelle guerre, les défenseurs et protecteurs qu’ils ont été se métamorphosent en morts privés de repos, assoiffés du sang des vivants et désireux d’entraîner leurs enfants dans l’autre monde. Et lorsque la Grande Guerre patriotique est utilisée pour justifier l’« opération spéciale » en Ukraine, cela revient à dresser les esprits des ancêtres contre leurs propres petits-enfants, à les transformer en chiens de garde décérébrés, prêts à planter les crocs dans tous ceux que leur maître nécromancien leur désignera, sans plus ressentir de lien de parenté, ayant perdu toute connexion avec les nouvelles générations. Terrifiant.
L’émotion principale, la signification sous-jacente principale qui faisaient la force du culte de la Victoire se désagrège. La célébration de la vie, parée des teintes sombres de l’hommage aux défunts, se transforme en cérémonie de sacrifice, où l’on donne les vivants en pâture aux morts. Et les prêtres, qui parlaient au nom d’ancêtres sages et nobles, commencent à dégurgiter les sorts de leur véritable dieu, celui de la Mort. Il y a un sens à servir ce dieu : à l’instar des exécutions publiques, les sacrifices hypnotisent le public et le dotent d’une docilité animale. Un effet bien connu des prêtres et des gouvernants.
Du haut de leurs tribunes en plastique, ils réclament la mort, ils la conjurent de s’abattre sur le monde entier en un incendie atomique, parce que l’essence et le sens de ce nouveau culte, c’est la mort, le sacrifice pour le bien exclusif des autorités. Quant à l’héroïsme, il consiste à se suicider avec le monde entier. Les démons qui ont pris possession de nos dirigeants n’ont rien à voir avec les ombres de nos ancêtres. Ceux qui nous gouvernent et ceux qui gouvernent ces derniers, pour l’instant timidement, mais de plus en plus résolument, poussent le peuple dans les fours des crématoriums mobiles. Le Jour de la Victoire se transforme en Jour de la Mort.
Alors que nos ancêtres, eux, ne nous souhaitaient qu’une chose : de vivre.