December 10, 2015

Créatures

Vous pouvez vous indigner. Vous pouvez exiger la justice. Crier.

Chauffeurs routiers, hommes d’affaires, médecins, mères de soldat et réfractaires au service militaire, retraités… et puis vous tous, citoyens anémiques, de qui l’État, rendu féroce par une faim à laquelle il n’est pas accoutumé, va extraire goutte à goutte une sanie liquide . Il va vous essorer… et vous allez crier.

Et les autorités vous entendront. Elle vous entendront, mais sans remuer un sourcil.

Parce que l’État actuel est constitué d’une pyramide de gens qui ne vous doivent rien à vous, les anémiques. Qui ne doivent tout qu’à leurs supérieurs immédiats. Parce ce n’est pas vous qui les avez choisis, mais eux. Ce n’est pas vous qui les avez protégés de votre corps quand les temps ont été difficiles, mais leur hiérarchie. Et si leur hiérarchie disparaissait dans la nature, ce serait la fin des haricots pour eux.

Mais si vous, citoyens anémiques, disparaissiez soudain dans la nature, ils mettraient un certain temps à s’en apercevoir.

Ceux qui vous dirigent ont été nommés d’en haut. Ce sont des « créatures », comme les appellent les sciences politiques. C’est-à-dire des personnages dépendants de quelqu’un, créés par les mains habiles de camarades plus expérimentés.

Tout vient d’en haut. Le Président a commencé en étant nommé par l’ancien Président, sa famille et des oligarques autrefois proches. Si bien qu’il a principalement passé sa première décennie au pouvoir à se débarrasser de leur influence et de ses obligations à leur égard. Voilà à quoi se résumait sa politique : comment éliminer tel ou tel fonctionnaire ou oligarque, et comment le remplacer le plus adroitement possible par un affidé. Et l’époque n’était pas si mauvaise, selon les critères d’aujourd’hui : il n’était pas encore très clair, alors, l’objectif de ce jeu de chaises musicales parmi les cadres qu’on appelle « renforcement de la verticale du pouvoir ». Maintenant que cette verticale a été construite et figée, tout est clair, seulement il est trop tard pour manifester son désaccord.

On reproche souvent au Président son manque de vision stratégique, mais dans le domaine de la gestion de son personnel, il s’est révélé un véritable stratège. À tous les postes d’une quelconque importance ont été nommés des gens totalement dénués d’autonomie, qui ne représentaient absolument rien par eux-mêmes, liés au Président par une enfance commune, des datchas, des clubs sportifs, des études ou un service communs. Ce sont précisément eux, ces médiocres grisâtres, qui se sont délibérément transformés en boyards, en ministres, en oligarques, en chefs des entreprises d’État et de la Force publique. C’est sur leurs épaules statistiquement moyennes et impréparées qu’a reposé le pays. Le rêve de Lénine s’est réalisé et l’élite dirigeante d’aujourd’hui n’est plus composée que de cuisiniers.

Les créatures n’ont d’autres vertus que leur loyauté envers leur créateur. Et ces parachutés n’ont pas de défauts : même s’ils étaient trois fois plus voleurs et assassins, sans même parler de péchés plus insignifiants dans le genre de la corruption, cela n’entraverait pas leur carrière, ça la favoriserait au contraire, parce que leur tempérament peccamineux les rendrait encore plus dépendants de leur créateur.

Qui sont les Rotenberg sans Poutine ? Qui sont les Kovaltchouk ? Qui est Tchaïka, qui est Bastrykine? Dmitri Anatoliévitch Medvedev, le parachuté d’un parachuté, qui est-il ? Si Poutine s’en va, qu’adviendra-t-il d’eux tous ? Ils se feront dévorer.

Les créatures comprennent-elles le caractère temporaire et aléatoire de leur position au sommet ? Devinent-elles la dimension illusoire de leurs milliards, apparus brusquement comme dans un rêve enchanté, sans aucun effort significatif, sur leurs comptes en banque suisses ou dans les îles Vierges britanniques ? Comprennent-elles qu’elles ne les ont mérités en rien, devinent-elles que tout peut, d’un instant à l’autre, se dissiper comme une brume matinale ? Je pense que oui. Les créatures comprennent et devinent, mais c’est un sentiment très désagréable, pesant. Elles ont envie de l’effacer, de s’en débarrasser.

Nous leur reprochons leurs châteaux de mille mètres carrés et leurs palais sur les hectares de terre sacrée de Roublevka. Pourquoi une telle démesure ? Les Européens et les Américains font bien sans tout ce luxe. Mais les créatures sont tellement convaincues que tout cela leur appartient en propre, qu’elles n’auront plus à se réveiller dans leurs misérables années 1990 d’où, par un jeu incroyable de hasards statistiques, elles ont été catapultées au sommet du pouvoir d’un grand empire. Et les yachts, les îles et les montres, c’est dans ce but. Pour se confirmer que tout cela est bien réel.

Nous fustigeons leur avidité : « Vous avez déjà les chemins de fer et les paquebots, les banques et le pétrole, pourquoi vous approprier en plus les autoroutes publiques, pourquoi prendre encore aux pauvres, vous qui êtes déjà riches ? » Mais les créatures n’ont aucun sens de leur richesse, aucun sens de la réalité de ce qui se produit. C’est un rêve. Or, dans un rêve, tout est possible.

Nous doutons de leur sincérité quand ces gens se frappent le front dans les églises, de l’honnêteté de leurs intentions quand ils créent toutes sortes de fonds orthodoxes ou se prennent en photo aux côtés des patriarches. Mais ils agissent par désespoir : ce ne sont même pas des imposteurs, juste des êtres tout bêtement pris au hasard qui s’efforcent de faire bénir leur règne par les patriarches, de se recharger et de s’imprégner de leur sainteté, afin d’esquiver la question de savoir d’où des gens comme eux tiennent leur pouvoir : de Dieu, comme au temps de l’orthodoxie, de l’autocratie et de l’esprit national. Ils oublient seulement que, aujourd’hui, les patriarches aussi sont des parachutés, si bien qu’ils n’ont absolument rien de saints.

Les créatures s’entourent donc de créatures, qu’elles créent comme elles l’ont vu faire par les instances supérieures, à leur image et à leur ressemblance. Les incompétents engendrent des incompétents, les déprédateurs des déprédateurs, les indignes des indignes. Et ainsi de suite de haut en bas. Les créatures n’ont besoin d’être entourées que de personnes loyales qui ne les trahiront jamais, avec lesquelles partir explorer le terrain, qui sans elles ne sont rien, qui par principe ne sont rien.

Les créatures n’écoutent que ceux qui les ont créées. Et elles exigent de leurs propres créatures l’obéissance inconditionnelle. Ainsi se forment les castes. Ainsi se bâtissent les sectes. Ainsi se recrutent les phalanges. Et il n’y a rien en dehors des castes et des phalanges, rien ni personne n’a la moindre signification. Même si, au-delà, se trouve le reste du peuple.

Dans ce système, il est impensable d’autoriser des élections. Cela n’a aucun sens de récompenser le mérite. Dans ce système, toute critique est une trahison. Or, dans ce système, seule la trahison est punie. Aussi ce système est-il dans l’incapacité de se renouveler. Il ne peut se développer, répondre aux défis. Tout ce qu’il est capable de faire dans les moments difficiles, c’est resserrer les rangs des phalanges. Et si ces phalanges marchent vers l’abîme, eh bien, on ne peut rien y faire.

En lieu et place de l’instinct de conservation, un instinct grégaire. En lieu et place de la peur du gouffre, on en vient presque à le savourer d’avance : ça y est, le rêve ne va pas tarder à prendre fin. Ça y est, nous allons nous réveiller.

Et vous, les anémiques ? Et vous, rien. Vous paissez, vous broutez ce qui reste de la prairie desséchée pendant cet automne de crise. Ils se débrouilleront bien tout seuls, sans nous. Pourquoi s’en mêler ? Et puis, si Untel est démis de ses fonctions, ils en nommeront un autre à la place. Gardons le silence, pensez-vous. Peut-être que ça passera.

Pourtant, si seulement vous criiez…

Publié: 
December 10, 2015

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