Chez nous, on ne touche pas au camarade Staline. Les enfants des bourreaux et les esclaves frappés du syndrome de Stockholm se mettront à te piétiner. Mais rappelle-toi…
… Quatre heures du matin. On sonne à ta porte. Tu ouvres : ils sont trois sur ton seuil. Casquettes à bandeau bleu. Ils sont venus te chercher. Ils te tordent le bras, te traînent hors de chez toi, te font asseoir dans un fourgon marqué PAIN, en promettant de tout t’expliquer et, au bout de quelques heures, après t’avoir écrasé les bourses sous le talon de leurs bottes et soutiré quelque aveu pendant que tu étais inconscient, ils t’emmènent dans la cour humide d’une prison et te tirent une balle dans le ventre. Et ensuite – car tu es toujours vivant –, ils te tabassent à mort. On raconte à tes parents que tu as écopé de dix ans de réclusion sans avoir le droit de correspondre avec qui que ce soit. Et eux, pendant dix ans encore, croient qu’ils te reverront un jour.
Ou bien, cela.
… Tu n’as rien à bouffer. Rien de rien, parce que des régiments de réquisition se succèdent chez toi et confisquent tout. Celui qui proteste, ils le conduisent derrière la grange et lui collent une balle en pleine tête. Tout le grain que tu pensais semer, ils se le sont accaparé. Et tu n’as rien à bouffer. Et de nouveaux régiments de réquisition arrivent. Pour te priver des ultimes rognures que, par miracle, tu as réussi à conserver. Sans lesquelles tu vas mourir. De tes sept enfants, deux sont morts de faim dans tes bras et un, le plus petit, ta femme l’a elle-même étouffé avec un oreiller parce que, comme elle n’avait plus de lait, il n’arrêtait pas de hurler de faim. À ce qu’on raconte, les voisins ont donné à manger leur petit, décédé de ses souffrances, à leurs enfants encore en vie. On leur a demandé : « Elle vient d’où, votre viande ? » et la mère a éclaté en sanglots. Et tu te demandes si, toi aussi, tu pourrais en arriver là. Et tu récupères le fusil à canon scié qui te reste de la Première Guerre mondiale, ton voisin, lui, se munit de sa fourche, et vous chassez les parasites. Sauf que, quelques mois plus tard, on vous envoie le sémillant maréchal Toukhatchevski avec sa cavalerie. Mais, pour ne pas gaspiller sa cavalerie sur vous, Toukhatchevski décide de vous empoisonner avec des gaz toxiques. Alors tes voisins enflent, noircissent, s’étouffent. Et toi-même tu t’étouffes. Avec tous ceux de tes enfants qui, par miracle, ont survécu à la famine.
Et de ça, tu t’en souviens ?
… Tu es un héros. Forcément ! Parce que tu as tenu cette foutue église pendant vingt-quatre heures. Parce que tu as abattu quatre ennemis à coup sûr, et que le cinquième a rampé en se tortillant, laissant derrière lui une large traînée rouge vif, pendant qu’il reculait pour se réfugier dans sa tranchée. Mais tu n’es pas un héros, parce que tu n’avais aucune possibilité de quitter cette église : si tu avais essayé de t’en éloigner, tu aurais eu affaire au NKVD. Toi, armé de ton fusil ; eux, de leurs pistolets-mitrailleurs.
On t’aurait balancé une rafale de mitraillette, tu en aurais vomi du sang. Tu as tes obligations de service, et eux, les leurs. Les ordures… Vassia, que tu as côtoyé ces deux dernières années, le Vassia de la rue voisine, il s’est pris une balle dans la joue, toutes les dents réduites en miettes, sans qu’on puisse endiguer l’hémorragie. Et puis les Boches ont sorti un mortier, ils ont fini par tirer et ils t’ont touché. Quand tu as repris tes esprits, ils t’ont épargné. Et t’ont fait prisonnier. Mais le camarade Staline a dit : « Les prisonniers de guerre, chez nous, ça n’existe pas. » Te voilà donc expédié en camp de concentration. Vous formiez une petite compagnie, dont la moitié des membres a crevé de faim. Quant aux officiers, direct au peloton, ceux qui avaient dit la vérité, comme ceux qui avaient cherché à mentir. Les communistes ont été massacrés à coups de crosse, mais toi, tu as survécu. Et tu t’es échappé. Tu as traversé la ligne de front, pour retourner auprès des tiens ! Tu voulais continuer à faire la guerre ! À ces ordures… Mais toi, c’est le NKVD qui t’attendait. Ce fameux bureau. On t’a pété les dents. On voulait savoir si les Boches t’avaient retourné. Et – on sait jamais – on t’a expédié pour quinze ans en RSSA des Komis. En camp. Tu en es sorti… sans dents, sans foie, sans estomac. Sans âme. Et ensuite, pendant le temps qui t’est resté – dans les dix ans, peut-être –, tu n’as rêvé que d’une chose : prouver que tu n’étais pas coupable. Le truc, c’est qu’eux non plus ne te pensaient pas coupable. Ils avaient procédé ainsi à tout hasard.
Ce n’est pas Staline qui a gagné la Grande Guerre patriotique . C’est le peuple qui l’a remportée. Et lui, il s’est comporté avec son peuple – son propre peuple – comme s’il s’était agi de clous, de ciment, d’équipement, de merde.
Qu’il soit maudit