"Note du traducteur: AUE est un acronyme d’argot russe lié à la culture carcérale et criminelle. Il est associé à l’idée que « le code des prisonniers / des criminels est uni ». Ce terme désigne une sous-culture qui glorifie les règles de prison, la fraternité criminelle et l’hostilité envers les forces de l’ordre."
Il est difficile de qualifier de surprenante la popularité de ce mouvement : il suffit de se rappeler la rhétorique du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ou la phrase de Poutine devenue un mème : son « buter jusque dans les chiottes ». Les autorités n’ont cessé de parsemer leurs déclarations d’autres petits mots empruntés au jargon des malfrats, comme « taule », « chouraver », « gogues ». Pendant la guerre contre la Géorgie, Poutine a répondu à un journaliste étranger : « Vous vouliez quoi, qu’on y aille en brandissant un canif ? »
La fusion directe du monde des affaires et de la mafia, « protégeant » les entrepreneurs, s’est amorcée dès la fin des années 1980, et vers le milieu des années 1990, la nouvelle classe d’entrepreneurs s’est mise comme un seul homme à employer le jargon des truands. Cependant, ce sont les représentants du pouvoir qui ont normalisé la fénia – la langue des criminels – dans le discours public russe.
Quand le chef de l’État parle de « buter jusque dans les chiottes », la société le reçoit comme un signal. Le jargon et l’intonation des truands commencent à se répandre et, avec eux, les « règles du milieu » elles-mêmes : hiérarchie spécifique, culte de la force, culte de l’arbitraire. Ainsi se façonne une nouvelle culture sociale. AUE
Russie, tu es AUElée !
Bizarrement, je n’ai absolument pas été étonné d’apprendre cette histoire des près de quatre cents kilos de cocaïne argentine livrés en Russie par des avions de la flotte gouvernementale. Qu’y a-t-il de surprenant, là-dedans ? Peut-être le fait que le lieu de l’action soit l’Argentine, pays qui n’est pas réputé pour sa production de cocaïne et ses relations particulièrement chaleureuses avec la Russie. Vous pouvez vous figurer maintenant ce qui se passe dans les ambassades russes au Venezuela ou en Colombie ?
Et le fait que le ministère des Affaires étrangères nie tout, accuse la CIA et la cinquième colonne, eh bien, encore heureux qu’ils essaient ne serait-ce qu’un peu de se justifier. Ils auraient pu se contenter de rigoler et de continuer à vaquer à leurs occupations… c’est bien ce que le Président fait en permanence, par exemple. Et l’armée aussi. Mais il s’agit probablement d’une inertie du ministère des Affaires étrangères : souvenez-vous, pendant la période soviétique, les diplomates étaient considérés comme les véhicules d’une culture raffinée particulière, des experts en étiquette, des gens extrêmement cultivés. À présent, avec Maria Zakharova et ses « abrutis de… », on a un peu de mal à y croire. Il faut croire qu’il leur est arrivé quelque chose.
Les nouvelles argentines s’inscrivent logiquement et naturellement dans l’image de la Russie telle qu’elle ressort des Panama Papers, des nouvelles venues d’Espagne et des États-Unis, où l’on tente de déraciner la mafia russe qui s’y est implantée, incluant ouvertement la moitié de notre establishment – sénateurs, députés, amis proches des premiers personnages de l’État. Des nouvelles dans lesquelles des cogneurs de la Rosgvardia protègent des chefs criminels , des procureurs protègent des casinos, leurs familles créent des entreprises conjointes avec des malfrats de Kouchtchiovskaïa, les chefs adjoints du Comité d’enquête coopèrent avec Chakro le Jeune, et le président du Comité d’enquête lui-même emmène le rédacteur en chef de la Novaïa Gazeta dans la forêt.
Et elles correspondent bien à l’image de notre pays que créent les émissions de Pervy Kanal et autres, où l’on se montre grossier à l’antenne, où l’on frappe des gens en pleine face et on jacasse selon les us et coutumes de la truanderie. À l’image de la Russie, telle qu’elle est devenue sous le cinquième mandat de Vladimir Poutine.
Dans les folles années 1990, à l’époque du gangstérisme débridé, une légende urbaine circulait parmi la population sur une organisation secrète appelée « la Flèche blanche » : des officiers des services spéciaux à la retraite, las de l’impuissance de la loi face au crime organisé, auraient décidé de le combattre par ses propres méthodes et déclaré une guerre qui ne disait pas son nom, visant l’anéantissement complet de la mafia.
Il y avait donc une aspiration de la population à être vengée par des justiciers incorruptibles et non contraints par la législation, qui les débarrasseraient des êtres sans foi ni loi, et leur offriraient une solution dans un esprit aussi compréhensible que celui de SMERSH. Et lorsque les héritiers silencieux de SMERSH ont commencé à reprendre le pouvoir, la population a apprécié, car là où règne le SMERSH, règne l’ordre, et la population s’était beaucoup languie de l’ordre.
Dans les années 1980, cependant, le SMERSH s’était un peu déshabitué des tueries de masse, et ses c ombattants ressemblaient davantage à des vers solitaires. Prenez nos élites actuelles : pas un seul visage héroïque, rien que des trognes de bureaucrates. Mais les n ouvelles opportunités offertes par le capitalisme sauvage à l ’ancien SMERSH étaient vertigineuses. Le SMERSH s’est débarrassé des pellicules accumulées sur ses épaules, s’est habillé et a bombé le torse. Et il s’est mis à rétablir l’ordre, ce que tous attendaient de lui avec impatience.
Il a pris entre ses griffes le crime organisé devenu sauvage : la fabuleuse Flèche blanche est arrivée au pouvoir, et la légende a commencé à se réaliser. On a rapidement montré à la mafia quelle était sa place : non pas au sommet de la chaîne alimentaire, mais plutôt vers le milieu. En revanche, les nouveaux dirigeants de l’État n’ont nullement manifesté l’intention de l’éliminer complètement. Une adolescence passée dans des rues aux lampadaires brisés et un poste à la mairie de Saint-Pétersbourg à l’époque où régnait Vladimir Koumarine, le « gouverneur de la nuit » ont, je pense, appris aux nouveaux dirigeants du pays à considérer le crime organisé non pas tant comme un ennemi et un concurrent, mais plutôt comme un outil et une ressource utiles.
Au lieu de mener une guerre d’anéantissement contre la mafia, le pouvoir en a fait l’un de ses services, au même titre que l’Église ou la presse. Les autorités criminelles qui ont accepté de coopérer avec l’État et de s’intégrer au personnel dirigeant (ce qui les oblige à s’écarter des canons de la truanderie ) ont bénéficié d’une représentation politique et d’une immunité (fournie par des mandats de député), ainsi que de la possibilité de légaliser leurs affaires. Elles ont alors obtenu un contrôle effectif sur la Russie de l’ombre, où, comme d’ailleurs en Russie par un après-midi ensoleillé, tout peut désormais se résoudre par un simple coup de fil.
Hors la loi, le crime organisé se trouve aussi en dehors de son champ d’observation. Le pouvoir formel, contraint de se développer dans le cadre étroit de la Constitution, des lois et du Code pénal, souffrait d’éternels problèmes orthopédiques et ne cessait d’envier le pouvoir informel et sa liberté d’action. Ses conceptions propres lui apparaissaient comme un système de coordonnées bien plus commode et équitable que la législation. Et pour beaucoup, bien plus familier.
C’est sous Poutine que le style de vie mafieux est entré dans la culture politique russe : glamour et cool, il a séduit et infecté de plus en plus de représentants de l’establishment. C’est avec lui que le discours mafieux est apparu. Mais il serait erroné de présenter l’affaire comme s’il ne s’agissait que d’une déliquescence des élites. Le fait est que le crime organisé en Russie a quelque chose d’incomparablement plus important que le voile romantique des films ou les avantages de la permissivité. Il véhicule une culture qui lui est propre, forte et éclatante, au sens anthropologique et civilisationnel.
La criminalité russe a sa propre structure de castes, sa propre langue (la fénia), sa propre mythologie proposant une vision exhaustive du monde, son propre art (le blatniak), ses propres traditions (enracinées dans la Russie tsariste), sa propre éthique (les règles du milieu) et sa propre esthétique. Malgré son côté moyenâgeux, ou peut-être grâce à lui, la culture sociale et politique des truands est beaucoup mieux adaptée à de nombreuses régions de la Fédération de Russie et d’autres anciennes républiques de l’URSS. Elle décrit plus précisément la réalité et s’avère plus efficace pour y survivre. Elle continue par conséquent à la façonner.
Dans un premier temps, les incubateurs de cette culture et son terreau ont été les prisons et les camps, mais les forces de sécurité, démoralisées par l’effondrement du système idéologique soviétique, n’avaient plus rien à protéger, et la culture des truands les a contaminées en premier. Ensuite, le virus a pénétré les services spéciaux, puis infecté toutes les institutions de l’État. La corruption, qui était apparue aux nouveaux dirigeants comme un moyen suprêmement efficace pour s’assurer de la loyauté des fonctionnaires et les contrôler, a son pendant dans le monde criminel . Et toute la politique réelle – et non la protocolaire – a donc été transférée dans la dimension criminelle.
Ayant absorbé la mafia, l’État pensait la digérer, lui assigner la fonction de représentant spécial sur des missions sensibles, cependant le processus va dans les deux sens. La mafia, avec la culture propre au monde des truands se mêlant aux organes de sécurité, aux parlementaires, aux artistes, s’implante pour toujours parmi les élites. Et si quelqu’un pensait qu’au bout d’un certain nombre de décennies, les anciens trafiquants d’alcool finiraient par se civiliser, comme cela s’est produit, par exemple, aux États-Unis, eh bien non. Chez nous, la culture criminelle souterraine s’est avérée plus puissante et plus vivante que la culture du courant bureaucratique dominant. Il fut un temps où seul Poutine butait dans les chiottes, mais, aujourd’hui, c’est tout l’État qui procède ainsi, y compris le ministère des Affaires étrangères, autrefois extrêmement protocolaire, l’emphatique télévision, et l’Église renaissant des cendres du cinquième département du KGB. La culture criminelle a corrodé la culture bureaucratique de l’intérieur, tout comme le pouvoir criminel corrodait le pouvoir ordinaire. Finalement, autorités et pègres se sont mis à parler la même langue, et tous deux apprécient. Quand, de la lointaine Transbaïkalie, nous parviennent des nouvelles du mouvement criminalo-social AUE qui fait des ravages dans cette région, les autorités promettent d’y mettre bon ordre. Mais il n’y a pas d’ordre à mettre, tout est clair : les AUE ne sont que les Gardes rouges de notre propre révolution culturelle.
AUE est censé signifier « Le code du prisonnier est uni », mais on entend clairement derrière l’écho d’un autre mot, plus compréhensible, qui décrit précisément les prérogatives de ceux qui ont déjà accédé au pouvoir et le rêve de ceux qui, pour l’instant, ne font qu’aspirer à y accéder. Et c’est AUE qui devrait figurer sur les armoiries de la belle Russie du cinquième mandat de Poutine.