March 6, 2015

Tout est possible

Je me souviens que, il y a deux ans à peine, j’aimais bien spéculer : comment le peuple allemand qui non seulement s’enorgueillissait, mais se vantait de sa culture sophistiquée, de sa littérature à la fois sage et raffinée, de sa philosophie d’avant-garde, de sa tradition humaniste, de sa grande – sans flatterie – civilisation, avait pu devenir complètement sauvage en deux décennies et se transformer d’abord en foule, puis en meute. Avait pu désapprendre – avec zèle, avec passion – à penser et à croire en un cannibale dénué de charme, en faire le chef de la nation et exterminer des gens d’un autre sang avec tout le systématisme et l’amour de l’ordre germaniques ?

Ce qui m’intéressait alors, ce n’était pas Hitler, dont le charisme n’opérait pas sur moi, mais que j’étais disposé à admettre. Non, c’étaient les Allemands ordinaires : pourquoi de bons citoyens étaient-ils prêts à devenir des bourrins ? Pourquoi avaient-ils besoin de livrer leurs voisins aux camps de concentration ? Et pourquoi n’avaient-ils eu aucune difficulté à trimballer leurs enfants dans des landaus qui leur arrivaient de Birkenau ?

Malgré mes efforts, je ne parvenais pas à comprendre quelles spécificités de l’âme humaine devaient en être rendues responsables. Mon propre pays était passé lui aussi par le totalitarisme, les répressions, mais, il me semble qu’un autre mécanisme était à l’œuvre dans l’Union soviétique stalinienne : là, le caractère massif et imprévisible des répressions inspirait une terreur animale aux gens qui, ayant perdu toute faculté de raisonner correctement et de s’opposer, attendaient docilement de voir de qui Moloch allait faire son prochain festin.

Et il y a un an, on m’a montré comment ça se produit. Comment un peuple ayant plus ou moins vécu librement pendant vingt ans, que l’on a autorisé (pour la première fois dans son histoire millénaire) à penser librement et à choisir sa foi et son idéologie, peut, en quelques mois, non seulement repartir vers les temps de la dictature soviétique, mais même plus loin, plus bas, dans une espèce d’époque tout à fait moyenâgeuse.

Et ce résultat, il n’y a pas eu besoin de grand-chose pour l’obtenir, en fait : il a suffi de transformer la télévision de moyen d’information en moyen de propagande. L’opération a été à la fois grossière, primitive et exécutée d’une main de maître. Joseph Goebbels aurait rêvé de disposer d’un instrument comme la TV russe contemporaine. Ce qui a pris une décennie à Goebbels s’est effectué chez nous en une année. Le peuple était prêt. Prêt à croire que nous sommes entourés d’ennemis. Qui cherchent à nous tailler en pièces, à nous occuper, nous coloniser, à pomper notre précieux pétrole et notre gaz bien-aimé. À nous bouffer et à nous digérer. À nous achever et à hisser la bannière étoilée au-dessus du Kremlin. Et pourquoi y avons-nous cru, pourquoi nous sommes-nous laissé avoir par un mensonge aussi peu subtil ? Après tout, nous n’avons pas vraiment perdu la guerre froide. Nous n’avons pas été occupés par des ennemis, ni obligés de payer des milliards de roubles de réparations, les marines américains n’ont pas défilé en vainqueurs sur la place Rouge et personne ne nous a repris Kaliningrad. D’où vient ce sentiment d’humiliation et de défaite nationale, alimenté par les chaînes de télévision ?

Bien sûr qu’il s’effondre et coule, cet empire qu’on a mis trois cents ans à construire. Aucun peuple n’a dit adieu facilement à un empire, même les Hongrois ont encore du mal à l’accepter. Et puis, comme on s’en est rendu compte, tout le système de valeurs dans lequel nous avons été élevés, notre idéologie se sont soudain révélés erronés. Mais surtout, la population de la nouvelle Russie n’avait plus le sentiment d’être un peuple élu, unique, grand, elle ne se sentait plus appartenir à une force respectée et crainte à travers le monde, capable de le changer, ce monde.

L’homme russe n’a jamais été vraiment libre : bon, peutêtre dans sa vie privée, et encore pas toujours, loin de là. Il n’a jamais été repu. Et l’État ne l’a jamais autorisé à se respecter. De tout temps, ce respect a été remplacé par un sentiment de fierté à l’égard de son pays. Fierté née, cela va de soi, de la propagande. Or, ces dernières années, le pays ne lui a fourni aucune nouvelle raison d’être fier, seulement de quoi inspirer le mépris et le doute. C’est précisément pourquoi l’État a fêté chaque 9 mai, Jour de la Victoire, avec une pompe toujours plus grandiose. Impossible de trouver dans l’histoire récente de la Russie aucune victoire plus importante que celle de l’URSS sur l’Allemagne hitlérienne. Le mythe de la lutte et de la victoire sur le nazisme est devenu le principal mythe de la Russie actuelle, le principal facteur d’unification pour la population hétéroclite et multinationale de notre pays.

Fin de la psychanalyse.

Mais est-ce vraiment suffisant pour que 90 % de mes concitoyens aient cru que le million de Kiéviens manifestant sur Maïdan – semblable à n’importe quel téléspectateur russe – recevait son salaire du Département d’État américain ? Car il y a cru. Et il a cru que de véritables fascistes prenaient le pouvoir à Kiev, des fascistes pur jus, tout droit sortis du cinéma soviétique sur la guerre. Il a cru aux petits reportages hystériques, maladroitement agencés, à propos des bambins crucifiés par les fascistes ukrainiens sur les places des villes de l’est du pays.

Et ils ont cru que nous n’avions pas annexé la Crimée par un Anschluss, mais que les Américains nous en auraient privés si nous ne l’avions pas prise et qu’ils auraient stationné leur sixième flotte dans notre sacro-sainte Sébastopol. Même mes amis éduqués y croient ! Je leur dis : « Mais personne n’en a besoin, de Sébastopol ! La Turquie, dont l’armée n’est pas inférieure à celle de la Russie, est membre de l’OTAN depuis un demi-siècle et contrôle totalement le Bosphore et les Dardanelles. Personne n’avait besoin de la Crimée, à part Poutine, pour empêcher l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN ! » Ils n’écoutent pas, ne comprennent pas, ne croient pas. Ils ne veulent même pas penser que c’est la Russie qui a envahi le Donbass. Si tu le dis à haute voix, on te traite de traître. « Non, ce sont les fascistes ukrainiens qui mènent une opération punitive contre les milices du Donbass. » Voilà ressortie la mythologie de la Grande Guerre patriotique ! Et moi qui pensais : « Des absurdités puant la naphtaline, des photos d’inconnus en noir et blanc… » Eh bien, finalement : des mécanismes bien huilés.

Et ça ne va pas s’améliorer, ça n’en prend pas le chemin : Nemtsov vient d’être assassiné. Il semblerait que, par respect pour le défunt, la télévision se soit un peu calmée, et n’ait pas entrepris de railler le cadavre. Mais il suffit de lire Internet : là, des citoyens remontés, perturbés, déchaînés par la propagande, vocifèrent : « Un chien ne mérite qu’une mort de chien ! » Et les 10 % – ils ne sont sans doute pas plus nombreux maintenant – qui ont repéré depuis le début un calcul pragmatique, la manipulation d’une population abêtie derrière toute cette campagne à propos de la Crimée et du Donbass, derrière le mensonge de la prolongation de la Grande Guerre patriotique, derrière l’attisement de l’hystérie anti-occidentale, eh bien, ces 10 %, oui, ils ont peur maintenant. Ils prétendent ne pas avoir peur et ils participent par dizaines de milliers à la marche dans le centre de Moscou, mais bien entendu qu’ils ont peur. Si on a pu assassiner Nemtsov, on pourra sans doute faire de même avec n’importe qui. Quel que soit le statut de la personne visée. Et il peut se passer n’importe quoi à présent, après la Crimée, après le Donbass, après Nemtsov. Et les camps, et les répressions, et les landaus venus de Birkenau. Curieusement, ce changement affecte les gens sans qu’ils s’en aperçoivent. Les Allemands ne sont pas les seuls à en être capables, nous aussi, selon toute apparence. Je n’ai pas envie d’y croire, j’ai envie de me rassurer : c’est de l’hystérie, de la paranoïa. Mais en Allemagne aussi, je pense, il y a eu ces 10 % qui n’ont pas voté, n’ont pas défilé, n’ont pas saccagé, et eux aussi refusaient de croire que tout cela était seulement possible.

Il s’avère pourtant que c’est possible. D’ailleurs maintenant, on dirait même que tout est possible.

Publié: 
March 6, 2015

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