La guerre est pour demain, semble-t-il.
Le ministère des Situations d’urgence rapporte que les abris antiatomiques de Moscou sont prêts à accueillir et abriter toute la population de la capitale en cas de bombardement de la ville. On prépare pour les habitants de Leningrad une nouvelle ration alimentaire : trois cents grammes de pain par jour. La Douma d’État procède à des exercices d’évacuation et fait la connaissance des bunkers construits pour sauver les élites en temps de guerre. La Banque centrale apprend à travailler dans des conditions de guerre. On parle de guerre sur toutes les chaînes de télévision, on nous montre le transfert des Iskander à Kaliningrad, on fait un reportage en direct d’un bombardier en piqué au-dessus de la Syrie, on se pointe avec une caméra à tous les exercices, on lèche les lourds systèmes des lance-flammes, on discute avec délice de la possibilité d’un échange de frappes nucléaires, les Télétubbies rêvent de guerre comme une vierge se languit du mystère de l’alcôve. Louez un abri antiatomique, citoyens !
La population, l’air malheureux, convient de l’inéluctabilité d’une Troisième Guerre mondiale : la télé l’a annoncée, c’est qu’elle aura donc lieu. Autrement dit, il faut s’y préparer. Se creuser une cahute et déterrer le pistolet-mitrailleur du grand-père au fond du potager, faire provision de sarrasin. Et les champignons, on les met au sel ? Ben oui, fanfaronne la population. On retournera à Berlin, et on continuera jusqu’à Washington. Bon, si on ne les engloutit pas, on en croquera un morceau, Kisseliov est très convaincant quand il jacasse sur les cendres radioactives. Évidemment, il y en a qui ne sont pas contents, qui tremblent, au contraire, et allument un cierge pour qu’on soit épargnés.
Bon alors, quoi, c’est pour demain ? Contre l’Occident ? Jusqu’à la victoire ?
Ne vous faites pas dessus, citoyens. Ne savourez pas la chose d’avance. Il n’y aura pas de guerre.
Nos dirigeants n’ont nullement l’intention d’entrer en guerre contre l’Europe et l’Amérique, quoi qu’on vous rabâche par la bouche des crapauds hypnotiseurs du poste de télévision, et malgré la tendance de nos militaires surexcités à prendre leurs désirs pour la réalité. Et, naturellement, ni l’Amérique ni l’Europe n’ont la moindre intention de nous déclarer la guerre non plus.
Primo, parce qu’une guerre mondiale est impossible à gagner. Personne ne dispose de défense antimissile fiable et personne n’en disposera dans un avenir proche. Autrement dit, n’importe quel conflit nucléaire se soldera par une catastrophe planétaire et la destruction de toute l’humanité. Cela s’appelle l’équilibre de la terreur et c’est ce principe qui a empêché toute guerre mondiale depuis que l’URSS a obtenu l’atome.
Secundo, il existe beaucoup de prétextes, mais pas de raisons pour une guerre mondiale. Le monde d’aujourd’hui n’est pas fracturé par des antagonismes idéologiques. La Russie, malgré son ostentatoire revanchisme impérial , n’est pas dirigée par des idéologues, mais par des hommes d’affaires cyniques et des hommes foncièrement pragmatiques qui ne croient pas un mot de ce que l’écran bleuté des télévisions débite à la population. Et bien qu’elle apparaisse souvent comme un pays mû par l’idéologie, l’Amérique est guidée sur la scène internationale par des considérations d’intérêts nationaux, c’est-à-dire le profit et non les principes. Dans le monde global d’aujourd’hui, lié par des myriades de transactions économiques, où les seuls à être complètement indépendants sont les États artificiellement isolés comme le Bhoutan, nous n’avons rien à nous partager avec l’Occident : les deux parties tireront un profit plus grand d’une coopération que d’une conquête.
Tertio : la destruction de la Russie, sa ruine, les guerres civiles sans fin sur notre patchwork, la prolifération incontrôlée de l’arme nucléaire, sa chute entre les mains de principautés inféodées, c’est un cauchemar pour l’Europe, pour les États-Unis et pour la Chine. C’est pourquoi, quoi qu’ils sachent de nos dirigeants, quoi qu’ils en pensent, il ne peut y avoir de solutions militaires.
L’Occident ne cherche même pas à soumettre la Russie. Tout ce qu’il attend de nous, c’est systématisme et prévisibilité. Pour dominer la planète, l’Amérique n’a nul besoin de malmener tout le monde, de coloniser tous les territoires, de démembrer et d’accabler l’adversaire en lui concédant des terres. Tout ça, c’était pour le siècle dernier où vivent encore nos dirigeants rétrogrades. Le monde entier joue déjà selon d’autres règles, nous sommes les seuls à vouloir revenir à Yalta . Si la Russie d’aujourd’hui irrite l’Occident, ce n’est pas par son indépendance (l’indépendance de la femme qui quitte son mari fortuné), mais par son imprévisibilité hystérique. Mais pas le genre d’imprévisibilité qui peut conduire à une guerre générale.
Voyons par exemple la Corée du Nord qui provoque l’Occident depuis tant d’années : elle met au point des armes atomiques, des missiles balistiques, soutient des terroristes, imprime de faux dollars, produit industriellement et exporte des amphétamines, menace l’Amérique de frappes nucléaires préventives. Et quoi ? Toutes ces rodomontades sans fin contre l’Occident sont accueillies avec une douceur et une prudence médicales. L’Occident comprend bien que Pyongyang ne s’agite pas pour l’Amérique, mais pour ses concitoyens. Qu’il ne s’agit pas d’une obsession, mais d’épilepsie.
À l’instar du régime de Kim Jong-un, le nôtre ne poursuit par essence que deux objectifs importants : s’assurer de la docilité de la population et ne laisser personne se mêler de nos affaires intérieures. Nos affaires intérieures se ressemblent elles aussi : comment écerveler et opprimer les gens le plus habilement possible afin de rester éternellement au pouvoir. Seules les méthodes diffèrent pour l’instant. Pour l’instant. Parce que là où la Corée du Nord s’est révélée particulièrement bonne, c’est dans sa méthode de préparation sans fin à une guerre contre l’Amérique. Voilà déjà soixante ans que le pays vit sur le pied de guerre. Pour maintenir la population sur le qui-vive, on pratique des exercices d’alerte quasi toutes les semaines : les bombardiers américains risquent de débouler d’un instant à l’autre. Et si l’Amérique se focalise soudain sur une autre dictature, la Corée du Nord se rappelle jalousement à son bon souvenir : et nous, alors ? Ou bien, disons, quand la récolte du riz est mauvaise et qu’il n’y a rien à se mettre sous la dent, Pyongyang s’en va faire sa coquette pour quémander de l’aide humanitaire à l’ONU : le pays teste son arsenal nucléaire et hurle qu’il ne répond plus de rien.
Mais voilà que, maintenant, ce sont nos estomacs qui commencent à gargouiller. Donc nous aussi, nous allons bientôt devoir courir dans des abris antiatomiques, calculer notre ration de pain en cas de blocus et apprendre à enfiler un masque à gaz dès la première année d’école primaire. La guerre doit sans arrêt se profiler à l’horizon et nous serons voués à la fois à nous y préparer, à chanter des chansons sur le ciel paisible au-dessus de nos têtes et à apprécier chaque instant de la vie anémique qu’on nous fait mener. Nous aurons des exercices d’alerte en permanence, afin de ne plus avoir ni le temps ni la force pour nous alerter de quoi que ce soit d’autre.
Cette méthode, qui a remarquablement fonctionné en URSS, fonctionnera aussi aujourd’hui. Les gens sont restés les mêmes. Il n’y a qu’à voir comme tout le monde a gobé le coup des fascistes en Ukraine. Des gamins n’auraient pas été plus crédules. On nous montrera deux-trois petits films sur les méchants Américains, on nous hypnotisera avec une vieille cassette, et le tour sera joué. La propagande soviétique aurait-elle martelé pour rien à trois générations successives qu’il fallait haïr les États-Unis ? Tout est enregistré dans le subcortex, rien ne s’est effacé.
Et nous aussi, dorénavant, nous allons sans cesse avoir besoin d’un ennemi. Les Ukrainiens ont été nos ennemis, les Turcs aussi, mais ça ne va toujours pas. Car nous ne voulons pas être Goliath, mais David.
En revanche, comme il est suave de se remettre à lancer des défis à la puissante Amérique avec toutes ses grandes dents ! Comme c’est chouette, bon sang ! Comme il est facile de la détester, ainsi que Zadornov l’a si bien décrite ! Comme elle nous avait manqué !
Parce que bon, c’est à cause des sanctions américaines que notre fromage est merdique, que le prix du sarrasin a augmenté et que la retraite que nous avons déjà acquise est gelée depuis des années ! C’est à cause de leurs Rockefeller que notre Ukraine s’éloigne de nous ! Ces salopards nous ont ruinés ! Alors que Dieu bénisse l’Amérique d’être pour nous un ennemi aussi indémodable, commode et fiable ! Pour nous et pour toutes les dictatures.
Parce que nous, nous ne sommes jamais coupables de rien, c’est une affaire entendue. Et nous ne serons jamais coupables de rien, parce que dans une guerre imaginaire comme dans une guerre avérée, celui qui n’est pas avec nous est contre nous, et quant à ceux qui doutent, direction la cour martiale. Gardes, aux armes !