La plus grande surprise qu’ait fait naître en moi la situation actuelle, c’est l’abêtissement rapide, non, instantané de nos médias. Tous ceux qui, hier encore, s’efforçaient ne serait-ce qu’un peu de jouer au journaliste, débitent aujourd’hui de la propagande, et une propagande effrénée, primitive, mauvaise.
Notre télévision ressemble à un abcès percé ; gazeta. ru et lenta.ru, que j’aimais tant autrefois, sont les épouvantails vides aux yeux vitreux de ce qu’ils étaient auparavant. Le journalisme a cessé d’exister dans notre pays. Des gens – ordinaires, et sains d’esprit en apparence – ont tout oublié et mentent, mentent, mentent ! Les nanas maquillées de Vesti ou de Pervy Kanal mentent, les correspondants mentent, les rédacteurs mentent sur des points de détail et les rédacteurs en chef mentent à grande échelle.
Et comment y parviennent-ils ? J’aimerais bien le savoir. Car deux mois plus tôt, c’étaient des gens comme les autres. Or tous ceux qui, aujourd’hui, mentent avec un tel acharnement, une telle passion, n’ont pas pu changer complètement en un mois.
On sait qu’un homme, obligé par les circonstances à mentir et à se conduire lâchement, s’efforce autant qu’il le peut d’éviter la dissonance cognitive. Il cherche de toutes ses forces à rassembler des informations qui l’aideront à se justifier, à se prouver à lui-même qu’il ne ment pas le moins du monde ni ne se conduit lâchement. La pensée rationnelle n’a rien à voir là-dedans : ce sont les émotions qui décident de tout. Les menteurs et les vauriens ne peuvent vivre en se considérant comme tels. Aussi se persuadent-ils que leur vérité est la bonne. Que les menteurs, ce sont les autres. Qu’ils ne font que se défendre et défendre leur camp. Et que, par conséquent, ils ont raison. Leur position étant vulnérable, fragile, le moindre soutien est important pour ces menteurs et ces vauriens : car, puisque pendant leur enfance, on a cherché à faire d’eux des gens bien, ils ont du mal, maintenant, à être des gens mauvais. La moindre louange, le moindre signe de reconnaissance leur sont précieux.
Et voici ce que nous pouvons lire : Vladimir Poutine a décoré plus de trois cents journalistes pour leur « couverture objective des événements de Crimée », et en Ukraine en général. Ordres et médailles récompensent des correspondants, présentateurs, showmen, rédac’ chefs… Ordre d’Alexandre Nevski, ordre du Mérite pour la Patrie, ordre de l’Honneur. Bon, les correspondants, passe encore, ils se sont jetés dans la gueule du loup parce qu’ils en avaient reçu l’ordre, mais pourquoi Koulistikov et Soloviov ?
La première explication qui nous vient à l’esprit, c’est qu’il ne s’agit pas de décorations professionnelles, mais militaires. Car l’époque est soi-disant à la guerre. Autrement dit, il y a des ennemis de l’autre côté ; autrement dit, la plume est assimilable à la baïonnette. À la guerre, comme à la guerre.
Ensuite de quoi, on réfléchit : mais qui a initié cette guerre ? Qui a traité l’UNA-UNSO (Assemblée nationale ukrainienne – Autodéfense ukrainienne) de bendérites et de fascistes ? Qui a suscité l’hystérie parmi les Ukrainiens russophones et les Russes ukrainiens ? Qui leur a, six mois durant, parlé du massacre de Lvov au petit déjeuner et des pendaisons de Karkov au déjeuner ? Qui a transformé Pravy sektor , bande de marginaux n’ayant même pas de nom, en une force centrale du nationalisme ukrainien ? Et surtout, qui a injecté des hormones de croissance à ce nationalisme, en déversant mois après mois des mensonges sur toute l’Ukraine ?
Maintenant, oui, il y a la guerre. Maintenant, de chaque côté, il y a des morts. Maintenant, il n’y a plus ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. Maintenant, la fourmilière est en feu, vous pouvez chasser les bestioles de vos mains, faire un pas de côté et observer la scène, en adoptant une « position impartiale ».
Alors voilà : cette situation, elle est de votre fait, les gars. Elle a été imaginée au Kremlin, mais c’est vous qui l’avez mise en place. Chacun de vous qui n’avez pas voulu changer de travail. Qui avez eu peur de voir votre salaire baisser. Qui n’avez pas su comment vous opposer aux requêtes de votre supérieur. Qui vous êtes convaincus qu’il avait raison.
« En personnes bien élevées », les forces spéciales du GRU n’ont peut-être tué personne, mais vous, si. Vous aurez du mal à vivre avec cette idée. Mieux vaut vous mentir à vous-mêmes, comme vous avez menti aux autres. Mieux vaut vous droguer et vous oublier.
Vos médailles ne sont pas des récompenses. C’est de la morphine que Poutine vous administre en intraveineuse.
Arrosez ça aujourd’hui. Et n’oubliez pas ceux pour qui vous levez vos verres.