July 19, 2012

Vivre dans le mensonge

Il ne s’est pas écoulé une semaine depuis l’adoption par la Douma d’une loi autorisant la censure sur Internet, sous prétexte de lutter contre les pédophiles, avant qu’on ne cherche à utiliser cette nouvelle loi contre l’un des projets les plus réussis de l’Internet russe : VKontakte. On s’efforce de l’utiliser dans la plus haute tradition soviétique, en s’appuyant sur les manuels de l’École supérieure du KGB : organiser de toutes pièces une provocation et y répondre par la répression.

À la différence de l’administration de VKontakte, ce genre de pratique ne m’a pas étonné le moins du monde. À dire vrai, je m’attendais précisément à ça.

Il est temps de s’y habituer : nous vivons dans un royaume de miroirs déformants. Et rien ne s’y avère conforme aux apparences. Il en va ainsi quand les dirigeants redoutent leur peuple et ne lui font pas confiance. Il en va ainsi quand ils ne peuvent dire la vérité aux gens sur l’organisation exacte du pouvoir, sur l’organisation de l’État, et qu’ils doivent inventer et en mettre en scène un autre, doux et idéal, qui n’a rien à voir avec la réalité.

Quand le pouvoir passe une loi pour lutter contre la pédophilie sur Internet, il faut naturellement la lire à l’envers et par-delà le miroir.

J’ai souvent entendu dans la bouche de connaissances, proches des cercles du pouvoir, que, sur cet Olympe, quand ni l’argent, ni les propriétés, ni les femmes n’apportent plus de plaisir, il reste toujours les mineurs. Le plus affreux, le plus répugnant et le plus vicieux. Un crime que, s’ils étaient dépourvus de l’accès à certaines ressources et à certaines protections, ces gens-là n’oseraient pas se permettre. Mais, puisqu’ils appartiennent à la caste dirigeante qui les lient par le code du silence, ils se l’autorisent plus souvent que nous n’oserions l’envisager.

D’un côté, en accusant les autres de leurs propres péchés, parmi les plus honteux, ils effraient d’un côté ceux qui seraient tentés par la désertion, manière de renforcer la discipline du Parti. Prix d’entrée : un kopeck ; prix de sortie : un rouble. Rappelle-toi que nous savons tout de toi…

D’un autre côté, en choisissant pour fer de lance le thème de la sacro-sainte lutte contre la pédophilie, ils comptent sur son caractère sacré et son inviolabilité pour surmonter l’opposition de la société concernant les questions les plus sensibles.

Il est évident à mes yeux, et à ceux de tout être pensant, que si VKontakte pose problème, ce n’est pas parce que le réseau permettrait la propagation d’une quelconque pédopornographie. Si VKontakte dérange, c’est parce que Dourov a refusé de se conformer à une préconisation du FSB, à savoir fermer les groupes d’opposition pendant les rassemblements, et qu’il a décliné l’invitation à une conversation prophylactique à la Bolchoï Dom . Parce qu’il s’est imaginé qu’il vivait déjà dans la Silicon Valley. On lui a donc rappelé que la Kolyma était bien plus proche de SaintPétersbourg que de San Francisco.

Le temps est désormais venu pour les vainqueurs des élections de rassembler des pierres et de les attacher au cou de ceux qui se sont hasardés à les défier.

Et la mise en circulation de pédopornographie sur VKontakte, juste après l’adoption de la loi sur la censure en ligne, c’est une marque au fer rouge laissée par les autorités, une pierre autour du cou du projet le plus dynamique de l’Internet russe. Ensuite, il suffit de dérouler le plan : comparution devant le procureur, simulacre de procès, prise de contrôle hostile de la société et éviction de ses dirigeants actuels. S’ils n’ont pas encore compris ce qui se passait.

Apprenez à lire par-delà le miroir, les gars. Car vous n’avez pas fini de vivre dans ce royaume.

Publié: 
July 19, 2012

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