Le Facebook démocratique célèbre la victoire : les candidats du bloc de Dmitri Goudkov et les membres de Iabloko sont arrivés en deuxième position aux élections municipales de Moscou. Plusieurs municipalités seront enfin dirigées par des citoyens responsables, animés de convictions progressistes. S’il manque des voix d’opposition pour faire passer les candidats à travers le filtre municipal, reste que l’émotion est vive : les militants, parmi lesquels plusieurs stars du journalisme et autres personnalités connues, considèrent qu’il s’agit de leur première victoire.
Personne ne veut s’avouer que cette victoire sera aussi la dernière, que le dragon ne pourra être reconduit à son poste et que la transparence et l’équité de façade des élections à ce niveau microbiologique n’ont été autorisées par les grands savants de l’administration présidentielle que dans le but de procéder à des observations scientifiques. À l’instar de la participation d’Alexeï Navalny aux élections municipales de 2013, le triomphe actuel de l’opposition libérale n’est qu’une expérience autorisée : il ne fait aucun doute pour personne qu’en cas de besoin, n’importe quel candidat aurait pu être écarté de mille manières, à n’importe quelle étape de la course.
Non, après avoir transformé les élections présidentielles en rituel tribal de sacralisation du chef, après avoir supprimé les élections gubernatoriales, émasculé les législatives, engraissé et castré les partis d’opposition, vidé la démocratie et installé le trophée de sa dépouille sur la place Rouge, les autorités, miséricordieuses, ont permis à des opposants étrangers au système de s’agiter au niveau municipal (plus bas, il y a quoi ? Des élections pour désigner le chef d’un hall d’immeuble ?).
Et même si les opposants considèrent qu’ils ont arraché la victoire des pattes griffues du dragon à l’occasion d’un combat honnête, le dragon suit sa logique propre : attirer l’intelligentsia chahuteuse dans un espace contrôlé par le pouvoir et susciter son intérêt pour les « petites actions » en alimentant son illusion d’une croissance future. Ce n’est pas la première fois que le pouvoir procède ainsi avec l’opposition, même si ce n’était pas à un niveau si microscopique que c’en est insultant : Dmitri Rogozine, par exemple, a vendu son âme pour le poste de vice-Premier ministre , Sergueï Glaziev pour celui de conseiller du Président, tandis qu’à d’autres on a offert une tribune et une ligne de crédit illimitée.
Car notre dragon n’a rien d’un dragon, en fait : c’est une hydre, qui ne sentira rien du tout si un chevalier tranche l’une de ses têtes pour occuper sa place. D’autant que quelques chevaliers ont précisément affronté l’hydre pour lui fourguer la leur, plus chère, en lieu et place de celle qu’ils venaient de couper.
Pour les grands savants , la prolifération dans la boîte de Petri municipale a un sens et un seul : observer encore une fois de plus près cette micro-vie afin que le vaccin pour la saison grippale de 2018 soit plus efficace. Et les députés municipaux n’ont aucune chance de s’échapper de la boîte de Petri : même le jeu de l’imitation paraît trop risqué aux autorités.
Parce que, malgré le soutien total de 86 % que le VTsIOM relève de façon répétée, et malgré les sondages d’opinion réels pratiqués en permanence par le FSO, malgré un contrôle complet de l’espace médiatique et la propagande qui remplace complètement le cadre de référence, de façon générale, sans permettre aux « électeurs » de s’orienter dans le paysage politique réel, malgré les millions de baïonnettes de la Rosgvardia à la disposition du Président et de toutes les formations loyalistes pro-Kremlin, des Nachi aux Loups de la nuit et des SERB aux Cosaques, nos autorités ont une peur affreuse de leur peuple et ne sont absolument pas prêtes à lui confier son destin, ne serait-ce qu’un tout petit peu et pendant une brève seconde. C’est de cette insécurité paranoïaque totale que naît le désir de se réassurer trois, voire quatre fois. C’est d’elle que naît la peur panique d’une politique de la rue, d’une protestation citoyenne incontrôlée, d’une révolution de couleur . Les élites, à commencer par le Président, savent bien qu’il n’y a pas d’élections dans ce pays, et qu’il n’y en aura pas, que personne ne les a élues. Au fond, ces gens-là comprennent qu’ils sont des imposteurs.
C’est pour cela que ce Maïdan ukrainien suscite chaque fois un test tuberculinique positif chez nos dirigeants. L’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass, notre réponse à Maïdan n’auraient été d’aucune utilité si la Russie était dirigée par un personnel politique élu au suffrage universel, qui n’aurait pas eu besoin de prouver sa légitimité, à lui-même comme aux autres, en anéantissant la légitimité des hommes politiques ukrainiens, « issus de la rue ». Nos dirigeants n’auraient pas eu besoin de laver le cerveau de la population. Ils n’auraient pas eu besoin d’autoriser un million de militaires des forces du ministère de l’Intérieur à tirer sur des civils en cas de troubles à l’ordre public dans les rues des villes russes . Et ils n’auraient pas eu besoin de se comporter avec une assurance aussi ostentatoire, façon tsar, pour montrer que les autorités ne doivent rien au peuple et n’ont nullement l’intention de lui rendre des comptes.
La simple tenue de véritables élections et l’alternance même de pure convention (comme en Allemagne ou au Japon) des autorités législatives et présidentielles permettraient de résoudre ce problème de légitimité de manière bien plus élégante, tout en entrouvrant le couvercle de la cocotte-minute, en permettant à la société de se libérer de la négativité, et notamment en procédant entre autres à des réformes douloureuses. Cependant, tout ce que les élites sont prêtes à faire, c’est à imiter la démocratie au niveau le plus bas, celui des municipalités, et seulement jusqu’à ce que le problème d’une politique de la rue hors de contrôle soit définitivement réglé.
L’opposition extra-systémique, sans même paraître s’en rendre compte, devient un élément du système, à l’occasion de ces élections en boîte de Petri, où elle quitte les rues pour les cours. Les autorités neutralisent ce Facebook intellectuel et criard avec des problèmes de balançoires et de bacs à sable, et se garantit du même coup une année 2018 tranquille… et des années 2020 agitées. Bref, tout est clair, avec eux. Subsiste une question : que savent donc les autorités sur le peuple pour avoir si peur de lui faire confiance ?